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samedi 20 novembre 2010

Born to kill : Les deux morts de John Speidel, de Joe Haldeman

On savait que Joe Haldeman avait été fortement imprégné par son expérience du Vietnam, et qu’elle hantait encore et toujours son oeuvre, mais on pensait que l’écrivain américain avait tout dit et que l’apogée de sa carrière était désormais derrière lui. Il est vrai que La guerre éternelle est souvent présenté comme son chef d’oeuvre, alors quand on a atteint le sommet il est bien difficile de faire autre chose que redescendre. Eh bien nous avions tout faux, car son chef d’oeuvre Haldeman ne l’a pas écrit en 1974, mais en 1995 et le roman s’intitule 1968 (traduit par Les deux morts de John Speidel en français). Mauvaise nouvelle pour les geeks ce n’est pas de la SF, heureusement pour les lecteurs c’est de la vraie bonne littérature.

Agé tout juste de 19 ans, John Speidel, surnommé Spider, a l’immense privilège d’avoir été tiré au sort pour partir crapahuter dans la jungle vietnamienne. Il quitte donc Bethesda, dans la banlieue de Washington, laisse derrière lui ses parents et sa petite amie Beverly et troque sa collection de bouquins de SF pour une paire de rangers et un M16 constamment enrayé. D’abord affecté à des tâches peu reluisantes mais planquées, comme la récupération des cadavres ou la vidange des latrines, Spider est ensuite envoyé sur le front dans une unité de sapeurs. N’allez pas croire que son quotidien soit beaucoup plus excitant car l’ennemi se montre peu, se contentant la plupart du temps d’embuscades et d’attaques éclairs, pas forcément très meurtrières, mais souvent démoralisantes pour des soldats qui ont rarement l’occasion de riposter franchement. La peur est bel et bien la compagne indéfectible de l’ennui et les marches épuisantes à travers une forêt luxuriante et menaçante succèdent à d’interminables journées où l’occupation principale consiste à astiquer son M16 en sifflant des canettes de bière tiède. Alors pour tromper l’ennui, Spider écrit à sa famille et à Beverly. Au cours d’une mission de reconnaissance, sa compagnie tombe dans une embuscade dont il est le seul à réchapper. Coup de chance ou acte de miséricorde, il est épargné par le soldat vietcong chargé d’achever les blessés. Choqué, déclaré à tort schizophrène et homosexuel par les médecins militaires, il est rapidement rapatrié aux Etats-Unis et interné dans un hôpital psychiatrique près de Washington. Commence alors pour Spider un long parcours du combattant pour retrouver sa liberté et sa dignité, dans un pays qui en l’espace de quelques mois lui est devenu presque étranger ; car à la fureur des combats fait place la fureur du monde moderne, impitoyable envers ces jeunes gens qui, par devoir, obligation ou conviction, ont donné leur sang.

Très peu centré sur les combats, Les deux morts de John Speidel est finalement un récit intimiste architecturé autour du quotidien de Spider, dont la candeur fait toute la force du roman, car on oublie bien trop souvent que le combattant de base sort la plupart du temps tout juste de l’adolescence (ce qui n’a fait que se vérifier quarante ans plus tard en Irak). La première partie, celle qui se déroule au Vietnam n’est pas forcément la plus édifiante, si ce n’est qu’elle brise par son réalisme quasi documentaire, la dimension esthétique et hypnotique de la guerre, que l’on retrouve trop souvent au cinéma ; on est à des années lumières d’un Platoon ou d’un Apocalypse Now. Le quotidien de l’armée est finalement assez fidèlement résumé : beaucoup d’ennui, peu d’action, de la fatigue, de la bouffe un peu terne et surtout une incompréhension totale concernant les objectifs et la stratégie du haut commandement.

La seconde partie du roman, qui raconte la difficile réadaptation de Spider à la vie civile est, dans un sens, plus violente que l’évocation des combats. La figure du combattant de retour du front n’est pas forcément inédite, elle avait été plus ou moins subtilement interprétée par Sylvester Stallone dans Rambo (le film est l’adaptation d’un roman de David Morell), mais elle a cette fois l’avantage d’être dépouillée de tout artifice spectaculaire. Alors qu’il échappait au sein de son unité au carcan moral et ultra policé de la société américaine des années soixante, Spider doit réintégrer la vie civile et ses obligations sociales, familiales ou professionnelles ; une succession de règles, qui apparaissent bien terre à terre, étriquées et stupides pour un soldat qui a vu ses compagnons mourir sous les balles des mitrailleuses lourdes, tantôt décapités ou démembrés par un obus, émasculés par une balle perdue ou achevés à la baïonnette par un soldat vietcong. Difficile de reprendre un emploi lorsque le moindre claquement de porte vous incite à plonger à terre pour éviter les balles ennemies, difficile de réintégrer une chambre d’adolescent quand vous avez pris l’habitude de dormir contre votre fusil d’assaut au milieu des bruits de la jungle nocturne, comment ne pas trouver absurde des lois qui interdisent à un jeune homme de 19 ans d’acheter un pack de bière au supermarché du coin alors même que l’armée fournissait régulièrement à ses soldats quelques bières pour améliorer l’ordinaire. Mais ce qui apparaît le plus dur pour le Spider revenu dans sa patrie, c’est la solitude qu’il doit affronter désormais. Ses parents le fuient, sa petite amie l’a quitté, ses amis l’ont abandonné. Au mieux il suscite la pitié, au pire il provoque l’ire de pacifistes allumés à la marijuana et aux amphets, quand il ne se fait pas carrément tabasser. En l’espace de quelques mois le pays a considérablement changé, Martin Luther King a été assassiné, le mouvement hippie agonise lentement et les GI ne sont plus les enfants chéris de l’Amérique ; ils cristallisent au contraire les frustrations d’un pays qui sent arriver la défaite et qui ne croit plus au bien fondé de cette guerre.

Roman initiatique, roman de guerre, roman de société, témoignage d’une époque, Les deux morts de John Speidel est tout cela à la fois et plus encore. Haldeman nous livre un roman total, qui bouleverse par sa crudité, son réalisme subtil et sa distance critique.

mardi 26 octobre 2010

L'espion qui venait des îles : Dr Frigo, de Eric Ambler

Pas forcément très populaire auprès du grand public, Eric Ambler est pourtant considéré par ses pairs comme l’un des maîtres du roman d’espionnage. Ses livres auraient, dit-on, inspiré John Le Carré en personne et Hitchcock aurait fait appel à ses services à maintes reprises. D’ailleurs, sans le savoir, vous connaissez très probablement Eric Ambler, car il fut co-scénariste (mais non crédité au générique) des Révoltés du Bounty de 1962. On a vu pire comme CV. Curieusement, l’un des derniers romans du maître, Dr Frigo, n’avait jamais été publié en France. 36 ans après la parution originale du roman, les éditions Rivages/noir réparent cette terrible injustice

Médecin apprécié d’un petit hôpital insulaire, Ernesto Castillo, alias Dr Frigo, coule des jours paisibles sur sa petite île des Caraïbes ; jusqu’au jour où il est convoqué par la DST. Que peut bien vouloir le contre-espionnage français à un petit médecin de son calibre ? C’est que le Dr Castillo n’est pas exactement le premier venu. En dépit de ses efforts pour se démarquer du passé, Ernesto Castillo ne peut effacer le fait qu’il est le fils d’un ancien président assassiné par la junte militaire, quelque part dans un obscur pays d’Amérique latine. Affaiblie, la dictature militaire est sur le point de s’écrouler et les anciens lieutenants de son père ont senti le vent tourner. Avec l’aide du gouvernement français (et donc de la DST), ils tentent plus ou moins adroitement de se rapprocher de Castillo, afin de s’arroger une partie de la popularité dont il bénéficie dans son pays en tant que fils de martyre. Sauf que le sujet de leur convoitise n’est pas vraiment intéressé par la lutte politique. En fait, le Dr Frigo aurait préféré qu’on le laisse exercer la médecine en toute tranquillité sur son île paradisiaque. Hélas pour lui, son pays d’origine aiguise d’autant plus les convoitises, qu’on y a découvert d’importants gisements de pétrole. Tous les éléments sont donc réunis pour transformer cette affaire en une véritable pétaudière où intérêts politiques, économiques et personnels se confondent de manière douteuse et nauséabonde. Les événements vont prouver au Dr Castillo qu’il est difficile d’échapper à son passé, même lorsqu’on fuit son héritage paternel depuis près de deux décennies.

Je m’en voudrais de paraître trop catégorique, surtout après n’avoir lu qu’un seul de ses romans, mais avec Dr Frigo, Eric Ambler prouve que sa réputation de maître du roman d’espionnage est loin d’être usurpée. Sans avoir l’air d’y toucher, ce livre lève un coin de voile sur cette petite cuisine malodorante, ces tractations douteuses qui se jouent à l’échelle des états et dont quelques personnages hauts en couleur, barbouzes, hauts fonctionnaires tatillons ou politiciens cyniques, se sont fait une spécialité (certains y ont même gagné un prix Nobel de la paix). A mille lieues des romans à la Ian Flemming, Dr Frigo, s’inscrit dans la veine réaliste du roman d’espionnage, sans gadget, sans course-poursuite, sans explosion ni coup de feu... bref, sans esbroufe. Ce côté quasiment documentaire et clinique fait la grande force d’un récit, qui, sur le plan purement stylistique, ne surprend guère, mais reste fluide et agréable à lire. La seconde bonne idée d’Eric Ambler, c’est d’avoir imaginé des personnages de fiction d’une très grande justesse. A cet égard, Castillo est l’un des plus parfaits exemples d’anti-héros de la littérature moderne, à la fois sobre, juste et tout simplement dépassé par les événements. Un cas suffisamment rare pour être souligné, dans un genre où les protagonistes principaux sont souvent plus proches d’un Jason Bourne (La mémoire dans la peau, de Robert Ludlum) que d’un Joseph Turner (Les six jours du Condor, de James Grady ; un auteur sur lequel il faudra que je revienne plus longuement).

samedi 9 octobre 2010

Polar pop corn : Savemore, de Sean Doolittle


Loin de se scléroser en ne se concentrant que sur les auteurs phares de son prestigieux catalogue, la collection dirigée par François Guerif est perpétuellement à la recherche de nouveaux talents. Le petit dernier s’appelle Sean Doolittle et son second roman, Savemore, fait la preuve que, malgré une recette largement éprouvée, ce n’est pas uniquement dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes.

Rétrogradé après avoir frappé l’officier avec lequel vit désormais son ex-femme, Mathew Worth exerce ses fonctions d’agent de police dans un petit supermarché de banlieue. Une mesure disciplinaire qui pourrait être mal vécue par n’importe quel policier, mais que Mathew prend avec une certaine philosophie. Et le jeune homme se fait un devoir d’assurer ses missions avec le plus grand sérieux. Il dissuade les voleurs potentiels, rend service à la ménagère en empaquetant les achats et, accessoirement, prend un certain plaisir à observer le travail de la jolie Gwen, caissière de son état. Pas exactement heureuse en ménage, Gwen travaille surtout pour payer ses études d’infirmière et entre deux clients, il lui arrive souvent de sortir un livre de cours pour réviser. De temps à autre, Mathew assiste aux passes d’arme qui l’opposent à son petit ami, une brute à l’esprit étroit, amateur de grosses cylindrées. Un soir, voyant la situation s’envenimer, il juge bon d’intervenir, déclenchant une réaction de jalousie totalement disproportionnée de la part de l’apollon bodybuildé. Prise à partie et battue de retour à la maison, Gwen tue la Bête en situation de légitime défense. C’est à partir de là que les choses de gâtent. Au lieu de prévenir ses collègues et de mettre en branle les procédures réglementaires, Mathew décide de maquiller la scène de crime. Il embarque le corps dans le véhicule surpuissant du défunt propriétaire, nettoie de fond en comble l’appartement et prend la déposition de Gwen en modifiant quelques éléments clés pour faire croire que le petit ami s’est enfui après avoir simplement battu sa compagne. Sauf que le petit ami en question appartenait à la pègre et que sa voiture contenait plusieurs centaines de milliers de dollars soigneusement dissimulés.

Les intrigues policières les plus réussies ne sont pas forcément les plus complexes, c’est ce que semble avoir parfaitement intégré Sean Doolittle, qui a plutôt pris le parti de soigner sa narration et ses personnages. Il en résulte un roman d’une fluidité exemplaire, rondement mené et remarquablement prenant. Mais si Savemore fonctionne aussi bien, c’est essentiellement grâce à Mathew Worth, ce faux loser qui entretient avec une facilité déconcertante l’illusion à propos de son personnage. Rétrogradé, rabaissé voire carrément humilié, Mathew est en réalité un petit malin qui réussit contre toute attente à tirer son épingle du jeu. Évidemment, l’ambiguïté n’est pas totale, le lecteur sait bien que cet éternel second couteau, qui court sans cesse après le fantôme d’un frère couvert de gloire, a en réalité bon fond et sa naïveté n’est pas tout à fait feinte ; elle se heurte d’ailleurs à un principe de réalité bien tangible. Bref, Savemore fait partie de ces petits polars bien troussés, qui nous régalent sur le moment, mais hélas s’oublient relativement vite. Pas grave, il nous aura au moins diverti quelques heures. On attend cependant Sean Doolittle au tournant, en espérant que son prochain roman soit sur la forme aussi réussi et sur le fond nettement plus mordant.

vendredi 17 septembre 2010

Florida flow : Queue de poisson, de Carl Hiaasen

A l'instar de son homologue Tim Dorsey, Carl Hiaasen est le grand représentant du polar déjanté made in Florida. Il faut croire que l'air des Everglade ou les Key porte sur le système, car les personnages de ces deux grands auteurs sont tous affectés par le même syndrome : la folie furieuse. Même s'il faut avouer que les protagonistes de Carl Hiaasen sont nettement moins atteints que ceux de Tim Dorsey. Mais la comparaison s'arrête là, car sur le plan littéraire, les deux écrivains floridiens ont choisi des voies radicalement différentes.

En croisière sur un paquebot qui navigue à proximité de la Floride, Chaz et Joey Perrone coulent en apparence des jours heureux. Mariés depuis trois petites années, leur couple ronronne sans faire d'étincelle. Lui est docteur en biologie et travaille pour le service des eaux chargé de contrôler la pollution dans les Everglade, elle a hérité d'une fortune conséquente et vit confortablement du revenu de ses placements. La vie de Joey bascule néanmoins en quelques secondes, le temps que son mari la saisisse par les chevilles afin de la balancer par dessus le pont. Il fait nuit, il pleut, personne n'a assisté à la scène et Joey se retrouve abandonnée en plein milieu du golfe du Mexique. Epuisée, transie de froid, à la limite de la noyade, Joey réussit à se hisser sur un ballot de marijuana, qui flottait à proximité, et se laisse porter par les courants qui la poussent doucement vers la côte de Floride. C'est que Chaz, en plus d'être un très mauvais assassin, est aussi un biologiste totalement incompétent, c'est la raison pour laquelle il s'est fourvoyé concernant la vitesse et le sens des courants marins. Sans le savoir, Chaz a totalement loupé son coup et sa femme n'est pas prête à lui pardonner cette erreur monumentale. Seule au milieu de l'océan, Joey a eu le temps de cogiter et elle peine à comprendre l'acte de son mari. Certes, Chaz se montrait bien moins attentionné ces derniers temps, mais son ardeur au lit n'avait pas faibli, malgré quelques aventures que Joey avait fini par lui pardonner. Par ailleurs, le meurtre de son épouse ne lui rapportera pas un centime, le contrat de mariage et le testament de Joey stipulent en effet que l'ensemble de sa fortune sera légué à des oeuvres caritatives. Alors, qu'est-ce qui a bien pu pousser Chaz à la balancer par dessus bord ? Recueillie par un ex flic à la retraite, Joey décide de rester planquée et prépare sa riposte ; il est bien connu que la vengeance est un plat qui se mange froid et la vie de Chaz Perrone va rapidement se transformer en enfer.

Dans Queue de poisson, mais c'est également valable pour d'autres de ses romans, Car Hiaasen a choisi une construction narrative relativement classique et une intrigue carrée, mais sans grande surprise. Ce qui fait la force de son roman réside évidemment ailleurs, notamment dans la caractérisation des personnages et dans le ton parfaitement loufoque de sa narration. Selon le principe du "plus c'est gros mieux ça passe", Carl Hiaasen a construit des personnages hauts en couleur, à la fois totalement barrés et parfaitement improbables, que l'on a peine à imaginer crédibles dans la vie, mais qui sur le papier fonctionnent parfaitement. Le personnage de Chaz résume à lui seul ce que Carl Hiaasen pense de la Floride : culte de l'apparence, superficialité, égoïsme prononcé et mesquinerie surdéveloppée. L'homme est tellement insupportable que l'on en vient à apprécier à leur juste valeur, les épreuves souvent douloureuses qu'il doit subir en représaille. Il est vrai qu'il n'y a rien de plus jouissif que de voir souffrir un grand méchant stupide. La dimension sadique est cependant désamorcée par l'humour qui suinte de la plupart des scènes clés du roman. Heureusement, car sans cela Queue de poisson ne serait rien d'autre qu'un livre malsain, destiné uniquemement à flatter les bas instincts du lecteur.

Le roman de Carl Hiaasen est donc une belle réussite, mais demeure largement moins mordant et pétillant que ceux de son homologue Tim Dorsey, la critique sociale reste soft et ne remet jamais vraiment en cause le système (le fameux "american way of life"), alors même que deux personnages clés auraient pu tirer l'histoire dans cette direction ; notament l'ex flic qui recueille Joey. L'ambition littéraire est également moindre et l'écriture de Hiaasen, sans être fade, peine à rivaliser avec la maîtrise affichée par le style de Tim Dorsey, qui par ailleurs use de constructions narratives hautement plus élaborées. Néanmoins, Carl Hiaasen fait souvent mouche dans ses répliques et le lecteur, globalement, se marre bien. C'est finalement déjà pas mal.

mardi 31 août 2010

Construire un feu, de Jack London, par Christophe Chabouté


C’est l’histoire d’un type (aurait dit Coluche) qui marche quelque part dans le Grand Nord canadien alors que la température extérieure est en dessous de tout ce qu’on peut imaginer. C’est simple, quand il crache, son crachat gèle avant même de toucher le sol. Il est accompagné d’un chien. Le chien, lui, sait combien il fait froid au poil près, normal, c’est un natif. L’homme, lui, va s’en rendre compte trop tard.
Un indien l’avait bien mis en garde, et lui avait bien donné quelques conseils. Seulement voilà, l’homme, qu’on devine prospecteur, est pressé de rejoindre le campement principal et se moque du froid qu’il croit connaître. Pas de souci, il est bien vêtu et fera du feu sur la route. Seulement voilà, construire un feu dans la neige, par moins quelque chose à vous glacer sur place, c’est compliqué. Même dans une forêt. Et obsédé par le froid, on en oublie vite quelques règles élémentaires...

Pas une bulle de dialogue, des encadrés de texte minimaux. Du noir, du blanc, un peu de gris et de beige. Un paysage monotone et sans point de repère. Un homme, un chien-loup et la fugace flamme rougeoyante du feu. Voilà ce qui pourrait résumer la bande dessinée que Christophe Chabouté a tiré de cette nouvelle glacée. C’est sans compter le cadrage des cases, les expressions de l’homme, un voile de bleu ça et là, bref tout un infini de détails qui font monter l’angoisse avant même que le personnage ne la ressente, qui nous amène à sentir ce froid atroce, et puis la peur panique de l’engourdissement fatal.

Chabouté remplit sa bande dessinée du plus immobile de ses personnages, une nature congelée mais implacable, engloutissant celui qui la défie et qui ne tient pas compte d’elle. Une fable, peut-être. Une magnifique bande dessinée au service d’un très grand texte, à n’en pas douter.

jeudi 26 août 2010

Retour à Quinsigamond : Et le verbe s'est fait chair, de Jack O'Connell

J'avais déjà été très impressionné par BP9, le premier roman de Jack O'Connell, alors le moins que l'on puisse dire c'est que j'attendais beaucoup de Et le verbe s'est fait chair. Tuons le suspense immédiatement, ce roman confirme tout le bien qu'on pouvait penser de cet auteur et prouve, en dépit d'un succès commercial pour le moins mitigé, que Jack O'Connell est bien l'un des auteurs de romans noirs les plus remarquables de ces vingt dernières années, aux côtés d'écrivains aussi talentueux que James Ellroy ou Edward Bunker.

Mettons également en garde certains lecteurs, amateurs de polar légers et autres friandises agathachristiennes, Et le verbe s'est fait chair n'est pas un livre à mettre entre toues les mains tant sa lecture relève de l'épreuve de force. L'univers de Jack O'Connell est sombre, glauque, impitoyable et incroyablement dur ; en un mot : éprouvant. Nulle place à la pitié, à la rédemption ou à une quelconque once d'espoir. Mais une fois refermée la dernière page, le récit restera à jamais imprimé dans l'esprit du lecteur. Et le verbe s'est fait chair est difficile d'accès, mais en contrepartie les efforts consentis seront amplement récompensés. Comme à son habitude l'auteur américain déploie son intrigue dans la ville de Quinsigamond, cité totalement imaginaire qu'il situe dans le Nord Est des Etats-Unis. Concentré de la ville américaine, ou plutôt de ses principaux travers, Quinsigamond est un improbable croisement entre Detroit, New York et Boston. Cité extrêmement segmentée, en proie à la désindustrialisation et touchée de plein fouet par une profonde crise, Quinsigamond est livrée à la plus extrême violence, vérolée par la criminalité organisée et quasiment laissée à l'abandon par les élites. La ville a la particularité d'accueillir une forte communauté juive issue d'Europe centrale et particulièrement de Bohême. Parmi eux se cachent quelques criminels de guerre, qui ont participé à l'extermination des juifs durant la seconde guerre mondiale. L'un d'eux, August Kroger, dont l'identité réelle demeure secrète, est à la recherche d'un livre particulièrement important à ses yeux, mais dont nul ne connaît le contenu exact. Prêt à tout pour récupérer cet objet, Kroger met le quartier des juifs de Quinsigamond à feu et à sang pour remettre la main sur son précieux livre. Sa route croise alors celle de Gilrein, ex-flic devenu chauffeur de taxi à la suite du décès de sa femme, qui, bien qu'ayant le profil de parfait loser, décide de remonter la piste de cet ouvrage si précieux. Au fil de son enquête, il léve le voile sur le passé tumultueux de Kroger et notamment sur ses crimes, en même temps qu'il tente de combattre les démons qui hantent ses souvenirs et la mémoire de sa défunte épouse.

Tel un chirurgien équipé d'un scalpel fort afuté, Jack O'Connell procède à une minutieuse autopsie de la société américaine, couche par couche il en observe les principales névroses et les travers les plus inquiétants. Violence urbaine, décadence morale, corruption organisée... rien de bien neuf sous le soleil car il n'est pas le premier ni le dernier à dénoncer cette lente décomposition de l'Amérique. Et pourtant, le tableau a rarement été aussi inquiétant et aussi sombre. A la manière d'un David Lynch, Jack O'Connel a cette capacité qui consiste à oeuvrer toujours à la limite de la réalité, dans un univers que l'on sent capable de basculer dans le fantastique le plus déroutant. Hélas, le démon n'est pas exactement la bête noire et cornue qui illustre les contes pour enfants, il est juste humain et c'est cette vérité qui probablement est la plus insoutenable. Le mal est en nous et chaque jour nous oeuvrons à la construction d'un enfer au lieu d'édifier un paradis. Superbement écrit, hanté par des personnages d'une force peu commune et par l'ombre terrifiante de cette monstrueuse cité, Et le verbe s'est fait chair peut dérouter par son style étonnant, qui privilégie les monologues introspectifs et relègue les dialogues au second plan. Le roman prend le risque de paraître bavard, mais instaure de fait une véritable conversation avec le lecteur. Loin des canons du polar et des stéréotypes, Jack O'Connell nous offre un roman dont l'ambition littéraire n'a rien à envier aux plus grands écrivains de littérature générale, saluons donc le courage des éditions Rivages, qui en dépit de ventes confidentielles, soutiennent indéfectiblement cet immense écrivain.

lundi 14 juin 2010

Sonic, Mario et toute la clique : La saga des jeux vidéo, de Daniel Ichbiah

En dépit du poids considérable acquis par l'industrie vidéoludique au cours des trente dernières années, la littérature consacrée aux jeux vidéo est tout simplement anémique en France. Il n'y a guère que les anglo-saxons pour y consacrer des études sérieuses. Certes, quelques universitaires s'intéressent à la question, notamment l'ancien game designer Sébastien Genvo, aujourd'hui maître de conférence à l'université de Limoges, on peut également saluer le travail de L'observatoire des mondes numériques en sciences humaines (omnsh), regroupant des sociologues ou des psychologues qui travaillent sur l'impact des jeux vidéo dans la société... avec un peu de patience, il est donc possible de réunir une bibliographie solide mais limitée sur le sujet. Du côté du grand public c'est aussi le calme plat, même s'il existe quelques ouvrages intéressants (Push Start, de François Houste ou bien encore Les jeux vidéo de Jacques Henno, publié dans la petite collection idées reçues). C'est la raison pour laquelle l'arrivée des éditions Pix n'love représente une véritable bouffée d'air frais pour les gamers en manque de matériel sérieux sur l'histoire et la culture des jeux vidéo. Oui oui, je radote, mais leur travail est d'une telle qualité, que certains de leurs ouvrages se vendent presque aussi bien au Japon qu'en France, alors même qu'ils ne bénéficient d'aucune traduction dans ce pays. Preuve que finalement, il n'y a pas que le Roquefort et le Maroilles que le monde entier nous envie (oui je sais, il y a aussi Johnny Hallyday).

Publié initialement en 1998 chez Pocket, La saga des jeux vidéo de Daniel Ichbiah a été repris l'année dernière au catalogue des éditions Pix n'love ; sage décision, d'autant plus que l'ouvrage a bénéficié d'une cure de rajeunissement tout à fait substantielle (en gros, quatre chapitres traitant des années 2000). Journaliste spécialisé dans les nouvelles technologies, biographe, Daniel Ichbiah a choisi de traiter le sujet de manière chronologique, mais a évité avec brio toute tentative d'exhaustivité en opérant des choix personnels plutôt pertinents. Son livre dresse ainsi le panorama de plus de quarante ans d'histoire et de culture vidéoludique, des premiers embryons de jeux, en passant par Pong, la naissance de Nintendo, l'ascension de Sega, jusqu'à l'arrivée de la Wii. Mais parce qu'il souhaitait éviter de conférer à sa saga des jeux vidéo un aspect trop composite, Daniel Ichabiah a maintenu un fil directeur tout au long de son ouvrage en la personne de Philippe Ulrich, fondateur d'ERE informatique puis de Cryo, sociétés aujourd'hui disparues, mais qui ont marqué l'histoire du jeu vidéo (Crafton & Xunk, L'arche du captain Blood, Dune, Mega Race ou bien encore Dragon Lore). C'est, avouons le, surtout l'occasion d'évoquer le parcours des grands acteurs français du jeu vidéo (Eric Chahi, Frédéric Raynal, Bruno Bouchon, Emmanuel Viau...), qui ont, sans chauvinisme aucun, marqué de leur empreinte l'industrie vidéoludique au cours des années 80/90 (sans doute faudrait-il plutôt parler d'artisanat). Si la fameuse "French touch" est aujourd'hui sujette à caution, souvent synonyme de jeu beau au gameplay bancal, elle fut durant les années de gloire des studios français, une véritable patte artistique et nombre de jeux français furent cités en exemple à travers le monde. Another world, Flashback ou bien encore Alone in the Dark ont fait le tour du monde, fans et développeurs revendiquent encore leur influence plusieurs décennies après leur sortie. Ainsi, Alone in the dark est rien moins que le précurseur des survival horror, un genre on ne peut plus florissant aujourd'hui avec des licences comme Silent Hill ou bien Resident Evil. Il est évident que dans un ouvrage anglo-saxon ou japonais, l'histoire de ces précurseurs du jeu vidéo français aurait été plus condensée, mais elle a le mérite d'éclairer le passé et de mettre à l'honneur des acteurs prestigieux, que l'on a aujourd'hui tendance à oublier (Michel Ancel et Fred Raynal ont tout de même été faits chevaliers des arts et des lettres aux côtés de Shigeru Miyamoto).
Mais Daniel Ichbiah ne perd pas de vue pour autant son sujet : l'évolution du secteur du jeu vidéo depuis les années soixante-dix. Mutations économiques, progrès technologiques, émergence de nouveaux gameplays, flops industriels (ah, les déboires de Sega !), évolutions sociologiques... l'industrie vidéoludique a connu dans sa jeune histoire nombre de bouleversements, de l'essor époustouflant des jeux d'arcade dans les années 70 à la crise du début des années 80, en passant par le renouveau Nintendo, l'arrivée de Sony et de la 3D ou bien encore la démocratisation dans toutes les couches de la société avec l'arrivée de la Wii (la fameuse "casualisation" des jeux vidéo).

Tantôt décrété en crise, le lendemain porté au pinacle le jeu vidéo est loin d'avoir terminé sa mutation. S'il a définitivement assuré son avenir économique et industriel (on voit mal comment le secteur pourrait s'effondrer étant donné son poids dans le secteur des loisirs), il lui reste à relever un nouveau défi, celui de la reconnaissance artistique et culturelle. Quant à la France, en pointe dans les années 80/90, elle s'est largement laissée distancer par la concurrence et si elle dispose encore de deux éditeurs de poids (Ubisoft et Infogrames ; Vivendi étant un cas bien particulier*) et de quelques studios de qualité, ces majors ont pour l'essentiel délocalisé la production à l'étranger. Sans doute est-ce la raison pour laquelle cette question de légitimation culturelle obtient des échos aussi forts en France, après avoir perdu le combat sur le plan industriel, peut-être espère-t-on tirer notre épingle du jeu sur le plan culturel. Sauf que les industriels sont loin, très loin de ces considérations philosophiques.

Digression mises à part, je ne saurais trop vous conseiller l'achat de cette Saga des jeux vidéo, à la fois accessible, très bien documentée, agrémentée de sympathiques anecdotes et, ce n'est pas la moindre de ses qualités, écrite dans un style fluide et limpide ; tout juste peut-on lui reprocher de ne pas agrémenter le texte de quelques illustrations (mais l'ouvrage ne serait pas vendu 15€). Je sais pas vous, mais moi je verrais bien ça dans un CDI.


*Vivendi possède en effet quelques-uns des plus gros éditeurs de la planète (Blizzard, Activision, Sierra), mais pas un seul studio de développement français. Moralité, des 3 milliards de chiffre d'affaire, pas un radis n'atterrit dans la poche des développeurs français. Cela dit, Ubisoft et Infogrames sont en passe de suivre le même chemin, la plupart de leurs grosses licences sont délocalisées au Canada, dans les pays de l'Est et en Chine.

samedi 12 juin 2010

Canoë Bay, de Patrice Prugne et Tiburce Ogier


Mon cher ami Manu, éditeur de ce blog que je squatte de temps à autre semblant parti pour un tour en Amérique, je vais lui emboîter le pas, vers des cieux un peu plus septentrionaux. Ca le rassurera également sur ma capacité à bouquiner encore un peu malgré ma vie agitée.
Mirez donc, chers lecteurs, la note de lecture consacrée à la bande dessinée Canoë Bay. Il était une fois l'Acadie, aux portes de la Nouvelle-France, un petit gars orphelin dès que né, et qui se retrouve à l'âge requis mousse dans la marine anglaise. C'est là qu'il fait la connaissance d'un vieux dur à cuire, et... et s'ensuit des pirates, des indiens, un trésor au nord du lac Supérieur, et tout le Canada du 18e siècle.

A travers les yeux de Jack et des ses deux (bientôt trois amis), on survole le commerce triangulaire, on aborde à Tortuga, on cherche à aider les Français contre les Anglais en Nouvelle France, on se retrouve à la recherche d'un trésor, coincés entre les Iroquois et les Anglais d'un côté, les Algonquins, les Français et les Canadiens de l'autre. Une sacré aventure !

Côté dessin, l'aquarelle apporte une note de douceur à une histoire souvent tragique, et accompagne doucement le regard tendre de nos jeunes héros. Non décidément, c'est un moment de bonheur que la lecture de cette aventure.

vendredi 11 juin 2010

De la décadence de l'Amérique : B.P.9, de Jack O'Connell

Figure injustement méconnue du roman noir américain, Jack O'Connell a pourtant la chance d'avoir un éditeur qui croit en lui (François Guerif des éditions Rivages) et qui, en dépit de chiffres de vente assez confidentiels, continue à le traduire et à le publier en France. Alors que sont dernier roman, Dans les limbes, vient tout juste de paraître, il me semblait particulièrement judicieux d'exhumer quelques-uns de ses livres de ma bibliothèque. Et tant qu'à faire, commençons par BP9, son premier roman.

Soutenu par James Ellroy, qui l'a toujours encouragé dans l'adversité littéraire, Jack O'Connell a créé un univers très personnel, à la fois sombre et original, dont l'action se déroule invariablement dans la ville imaginaire de Quinsigamond, que l'auteur situe quelque part sur la côte est des Etats-Unis. Décrépie, sociologiquement et économiquement en ruine, en proie à la violence et au chômage, Quinsigamond fait évidemment figure de décor idéal pour roman noir. Lenore Thomas est flic a la brigade des stups, un boulot qui exige des nerfs d'acier : planques à pas d'heure du côté de Bangkok park, plaque tournante du trafic de drogue, filatures dans la zone du canal (sorte de Greenwich village en plus trash), infiltrations dans les milieux interlopes, le plus souvent déguisée en prostituée... Lenore Thomas n'a pas vraiment l'occasion de se la couler douce. Ce qui correspond de toute façon parfaitement à sa personnalité survoltée. Accro aux amphets, Lenore collectionne les armes à feu, joue un jeu trouble et sensuel avec le parrain de la pègre locale, entretient une relation en dent de scie avec son imbécile de coéquipier et vit en co-location avec son frère jumeau, postier de son état et tout ce qu'il y a de plus rangé. L'arrivée d'une nouvelle drogue sur le marché, le jargon, va pourtant faire vaciller cet équilibre précaire sur lequel reposait la vie de Lénore. Cette nouvelle substance décuple, chez le sujet qui vient d'en absorber, les facultés liées au langage et à la compréhension, puis dans une seconde phase, ce dernier entre dans une période d'excitation sexuelle et de violence incontrôlable. Les autorités craignent, à juste titre, que la diffusion du Jargon provoque une vague incontrôlable de violence et mettent donc tous les moyens en oeuvre pour démanteler au plus tôt le trafic. Evidemment, dans cette lutte sans merci contre les traficants de drogue, Lenore Thomas est aux avants-postes.

En 470 pages bien tassées, Jack O'Connell dresse un portrait hautement corrosif de l'Amérique moderne (ou plutôt de la ville américaine), un concentré de violence et de décadence glauque à souhait. N'attendez pas de l'auteur qu'il joue la carte du roman classique, n'espérez pas vous identifier à un quelconque personnage, O'Connell ne mange pas de ce pain là et ne fait pas dans le sentimentalisme. Ses personnages, sont sans concession et leurs défauts sont souvent mis en exergue. Plus fascinant encore, à travers leur histoire passée et présente, l'écrivain américain explore sans cesse la frontière entre le bien et le mal, bouscule et interroge constamment la notion de morale ; à l'image de Lenore qui carbure aux amphétamines pour combattre les parrains de la drogue ou bien encore de Cortez, lecteur cultivé et érudit mais truand sans états d'âme. Sombre et gothique, BP9 contient déjà tous les éléments qui sont désormais la marque de fabrique de Jack O'Connell : construction narrative en béton armé, écriture millimétrée, personnages complexes, univers sombre et décrépi... non, l'Amérique n'est pas une vaste contrée verte et riante. Si vous êtes allergique à ce genre d'univers, glauque et déprimant, si la violence sociale et morale vous rebute, si les soliloques interminables vous font bailler, si vous aimez vous identifier aux personnages, je ne saurais trop vous conseiller de passer votre chemin ; retournez donc lire Marc Levy en sirotant un lait grenadine. Quant aux autres, ceux qui s'intéressent à la littérature pour les grands, foncez bordel, O'Connell est un immense écrivain et ses romans côtoient les sommets de la littérature.

mardi 8 juin 2010

Voyage au pays des boulettes : Japan Arcade Mania, de Brian Ashcraft et Jean Snow

J'avais jusqu'à présent réussi à le cacher habilement, mais les jeux vidéo c'est un peu mon dada. Aussi, lorsqu'on a près de 20 ans d'expérience vidéoludique derrière soi, on regarde de temps à autre vers le passé avec un brin de nostalgie. On repense à ces longues heures passées sur Zelda, à l'émerveillement des premières images d'Another World, au level design fantastique d'un Flashback, aux parties endiablées sur Mario Kart avec les potes, aux crises de rage face à un boss particulièrement difficile de R-Type.... et puis vint la Playstation et l'invasion de la 3D. Loin de moi l'idée de cracher sur Sony (j'ai aussi possédé cette excellente console que fut la Playstation) et chaque gamer a une perception différente de l'histoire des jeux vidéo, mais force est de constater que pour toute une génération, la fin des années 80 et le début des années 90 fut un âge d'or, celui des consoles 16 bits, reines de la 2D. Aujourd'hui, le retrogaming est devenu à la mode, Sony, Microsoft, Nintendo et les grands éditeurs du secteur l'ont bien compris ; ce qui explique cette frénésie de réédition de vieux jeux remis au goût du jour et l'envolée des prix autour des vieilles consoles et des jeux antérieurs à la génération Playstation. Le marketing règne en maître et l'argent facile a suscité la convoitise de tout un secteur économique, provoquant la colère de certains gamers mais aussi, ne l'oublions pas, le bonheur de toute une génération qui peut replonger avec délectation dans son passé.

Avec un amour des jeux vidéo qui force le respect et un sérieux qui frise la maniaquerie, les trois p'tits gars des éditions Pix n'Love se sont donné pour mission de redorer le blason du retrogaming de façon érudite, exhaustive et enthousiaste. Cette mission qui, osons l'affirmer haut et fort, devrait être reconnue d'utilité publique, est accomplie grâce à l'excellente revue Pix n'Love mais aussi au travers d'ouvrages de qualité retraçant l'histoire des jeux vidéo (L'histoire de Nintendo, La bible Engine), la biographie de grands maîtres du secteur (Takashi Meijin) ou bien encore grâce à la collection Les cahiers du jeu vidéo, qui traîte de manière thématique un aspect précis du domaine vidéoludique.

Publié il y a tout juste un an, Japan Arcade Mania est la traduction d'un excellent ouvrage co-écrit par deux éminents spécialiste du site Kotaku.com ; il ne s'agit pas à proprement parler un livre sur l'histoire des jeux d'arcade au Japon et encore moins d'un catalogue exhaustif, mais simplement d'une invitation au voyage au pays de l'arcade. Contrairement à l'Europe et aux Etats-Unis, où les salles d'arcade ont quasiment disparu (en France elles se comptent sur les doigts de la main), les game centers ont encore la cote au pays du soleil levant et malgré la crise et la puissance du marché des consoles de salon, les Japonais se pressent encore dans ces lieux de "perdition" ou les joueurs de Shoot them up et de versus fighting côtoient les amateurs de Rhythm games, purikura (sortes de photomatons interactifs), medal games et autres UFO catchers (des jeux qui consistent à attraper une peluche à l'aide d'une pince). Scoreurs acharnés, familles au complet, jeunes filles kawaï, écoliers collectionneurs de cartes à jouer, salarymen venus faire une pause, les game centers ne sont pas réservés aux hardcore gamers et ces derniers sont parfois même minoritaires. Les grands game centers s'étalent sur plusieurs niveaux, en général un seul étage est réservé aux jeux vidéo (Shoots, jeux de combat, bornes dédiées). Chacun des sept chapitres de l'ouvrage traite successivement des différents types de jeux d'arcade proposés au Japon et explique en détail l'économie de ces game centers et les raisons pour lesquelles ils continuent d'avoir du succès alors qu'ils ont disparu dans le reste du monde. Les salles d'arcade japonaises fonctionnent en effet sur un système économique intégré qui ne met pas en concurrence les différents types de machines, mais propose au contraire toute une palette d'activités complémentaires, susceptibles d'intéresser aussi bien la mère de famille, que les jeunes écolières ou les adolescents fans de Street fighter ou Ikaruga.

A la fois érudit et passionné, tout en restant relativement accessible, Japan Arcade Mania est une plongée délicieuse dans la culture des loisirs à la japonaise. Les rappels historiques sont émaillés d'anecdotes et de témoignages de figures de l'arcade au Japon (les fans de Street fighter seront par exemple aux anges puisque l'on suit le parcours de Daigo Umehara) et l'ensemble est très richement illustré et mis en valeur. Fans de boulettes, nostalgiques des bornes Afterburner, Outrun ou Sega Rally, amateurs de versus fighting ou amoureux de la culture nippone, Japan Arcade Mania est tout simplement le bouquin à posséder dans sa bibliothèque.

Le site des éditions Pix n'Love

lundi 7 juin 2010

L.A. swing : Bird est vivant, de Bill Moody

Jazz et polar, voilà une rencontre qui s'est souvent montrée fructueuse et dont le cinéma et la télévision ont largement abusé depuis les années cinquante (souvenez-vous Lauren Bacall dans Le grand sommeil). Il faut dire que le roman noir américain est né alors que le jazz connaissait son apogée sur le plan musical ; qu'il constitue dans nombre de romans noirs des années cinquante-soixante un élément constitutif du décorum, voire une toile de fond, n'a donc rien d'étonnant. La liste des romans mettant en scène un détective évoluant dans le milieu du jazz est d'ailleurs assez conséquente et nombre d'auteurs se sont frottés au genre avec succès ; on pense aux romans d'Yves Buin, de John Harvey et dans une certaine mesure, puisqu'ils penchent plutôt vers le blues, ceux d'Ace Atkins ou bien encore de James Lee Burke (chaque titre des romans de la série Robicheaux fait référence à un classique du blues). Bill Moody, lui, a choisi le chemin inverse. A l'origine Batteur de Jazz, c'est sa passion commune de la musique et de la littérature qui l'a poussé à écrire. Ses romans, qui mettent en scène le pianiste et détective Evan Horne, se déroulent immanquablement dans les milieux du jazz californien. A ce jour, deux épisodes de la série Evan Horne ont été traduits aux éditions Rivages, hélas dans le désordre et sans commencer par le premier tome. Sur les traces de Chet Baker, publié en 2002, est le cinquième volume de la série, alors que Bird est vivant, publié en 2010, est le quatrième ; cherchez l'erreur.

Pianiste émérite, Evan Horne se remet tout juste d'un accident de la main, qui l'a empêché de jouer pendant plusieurs mois. C'est que bien malgré lui, Evan se retrouve parfois embarqué dans des enquêtes policières qui ne sont pas sans danger. Il s'apprête donc à reprendre son travail de musicien de jazz, loin des milieux interlopes et des scènes de crime. La chance semble même lui sourire puisque le producteur d'une petite maison de disques vient de lui proposer un contrat pour enregistrer un nouvel album. C'est évidemment le moment que choisit l'un de ses meilleurs amis, lieutenant dans les services de police de Los Angeles, pour requérir son aide sur un crime. L'une des figures les plus populaires du jazz-rock vient en effet d'être assassinée après un concert et la police craint qu'il s'agisse de l'oeuvre d'un serial killer. Plusieurs éléments semblent en effet relier ce meurtre à d'autres affaires récentes ; la victime était à chaque fois un musicien de smooth-jazz commercial et les indices laissent à penser qu'il s'agit du même meurtrier. En tant que musicologue et musicien confirmé de jazz, Evan apparaît comme la personne ressource idéale pour la police, mais alors qu'il pensait s'en tenir au rôle d'expert (plutôt en retrait de l'affaire), il est embarqué au coeur de l'enquête, sur la piste d'un serial killer adepte du jazz le plus pur.

Ecrit dans un style d'une platitude déconcertante, qui ne vise d'ailleurs que l'efficacité, Bird est vivant ne brille pas non plus pour la qualité de son intrigue, d'un classicisme éprouvé. Mais l'intérêt est ailleurs, car lorsque Bill Moody parle de musique on entre dans une autre dimension. Ses descriptions de l'histoire et de l'univers du jazz respirent l'amour de la musique et l'authenticité, transportant le lecteur au cœur de la scène. Bill Moody n'est pas musicien professionnel pour rien, il connaît avec exactitude l'ambiance d'un club de jazz, les sentiments qui traversent les musiciens lorsqu'ils ont atteint l'alchimie parfaite de la musique, lorsque chaque instrument a trouvé sa place et que l'improvisation peut s'éterniser sans jamais lasser. Entaché par quelques défauts structurels, mais sauvé par sa flamme et son excellente ambiance, Bird est vivant est un polar bien sympathique, qui se lit sans faim mais ne restera sans doute pas dans les mémoires ; ça tombe bien, on ne lui en demandait pas tant.

Deep South : Blues Bar, de Ace Atkins

Travers, ancien joueur de foot américain devenu musicologue est prof à l'université de Tulane. Grand fan de blues et chasseur de bluesmen oubliés (un genre d'Alan Lomax version moderne), il sillonne les clubs du delta et les jukejoints miteux, en espérant mettre la main sur la perle rare. Le gars est aussi l'un des piliers du Jojo's bar, un club de blues de la Nouvelle Orléans dont les patrons sont un peu sa seconde famille depuis la mort de ses parents. La femme du tenancier, Loretta, est une ancienne chanteuse de blues, mais aussi et surtout la soeur d'un célèbre chanteur de soul de Memphis (le personnage n'est pas sans rappeler Leroy Carr). Alors que ce dernier avait disparu il y a plus de trente ans, après le meurtre non élucidé de sa femme et de l'un de ses musiciens, voilà que deux maffieux de Tunica déboulent dans le bar de Loretta, visiblement à la recherche du fameux Clyde James. Loretta demande alors à Travers (le musicologque) de l'aider à retrouver son frère avant que la mafia ne lui mette le grappin dessus. Commence alors une enquête, qui mène le lecteur à travers une bonne partie du delta, une région dont l'âme disparait peu à peu, en même temps que les vieux bluesmen qui hantaient les jukejoint de la région.

Un chouette petit polar sur fond de delta blues. Ambiance sud profond garantie. Honnêtement, le blues est surtout un decorum, mais c'est suffisamment bien foutu pour qu'il ne s'agisse pas simplement d'une épaisse couche de vernis. On sent que l'auteur éprouve une grande passion pour cette musique et toute la culture qui en découle. Le roman est traversé par ce fil directeur, qui sans être l'élément principal (ça reste un polar), constitue un repère tout au long de l'histoire. Le scénario tient suffisamment la route pour maintenir l'attention du lecteur durant près de 500 pages et l'humour omniprésent fait de certains passages un véritable régal. C'est vif, drôle, enlevé et vraiment bien écrit. A recommander donc.

vendredi 4 juin 2010

Tranche de BD : Retour au collège, de Riad Sattouf

Et si pour vaincre votre traumatisme de collégien malingre et impopulaire vous retourniez au collège alors que vous êtes adulte. C'est l'idée qui a germé dans le cerveau de Riad Sattouf, jeune étoile montante de la BD française, âgé à l'époque de 27 ans. Mais Riad Sattouf a choisi un collège bien particulier pour retourner sur les bancs de l'école, il n'ira pas dans un établissement de ZEP, comme au temps de son adolescence, mais au contraire dans un collège parisien plutôt huppé et à priori sans problème. Après quelques tractations douteuses avec le ministère, le dessinateur obtient l'autorisation de suivre la scolarité d'une classe de troisième du collège "Charles Henri" (c'est pas le vrai nom du collège, hein, mais on imagine sans peine de quel établissement il s'agit), situé dans un arrondissement privilégié de la capitale. Le moins que l'on puisse dire, c'est que Riad Sattouf ne s'attend pas vraiment au spectacle auquel il va assister.

L'angle choisi par l'auteur est d'une simplicité désarmante, à la fois plein de fraîcheur et un tantinet nostalgique. C'est que l'ami Sattouf alterne les scènes de classe à Charles Henri avec ses propres souvenirs de jeune collégien. Contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, le fossé entre ces deux univers à priori diamétralement opposés n'est pas très important. Certes, Riad Sattouf a grandi dans un milieu socialement nettement moins favorisé, mais les mécanismes qui règlent la vie des collégiens sont sensiblement similaires et les questions qui taraudent ces adolescents sont elles aussi universelles. On pourrait même pousser la méchanceté jusqu'à dire que leur bêtise est elle aussi d'une triste banalité. Ainsi, même chez les riches on assiste à une hiérarchisation des élèves en fonction de leur origine ethnique, religieuse (juifs/cathos) ou sociale (les plus riches se singularisent en se procurant des vêtements très onéreux, qui font baver ceux qui ne peuvent se les payer et sont exclus de facto de ce cercle très fermé). On retrouve les mêmes figures : le beau gosse qui fait tourner les têtes des filles, le comique de service qui perturbe chaque les cours, le club des filles introverties ou bien encore le loser acnéique rejeté par le groupe ; l'ensemble peut paraître un brin stéréotypé et pourtant ce n'est pas le cas. Le regard de Riad Sattouf sur ces élèves est rarement complaisant, il observe en retrait, et décrit avec une justesse étonnante ces scènes de vies à la fois drôles et pathétiques. De ce récit, se dégage une simplicité empreinte pourtant de gravité, car la jeunesse que Riad Sattouf décrit n'a rien d'idyllique et inquiète même par certains aspects.

vendredi 7 mai 2010

Poids lourd de la fantasy : Le trône de fer, de George R.R. Martin


Lire de la BCF (Big Commercial Fantasy) c'est un peu comme s'autoriser un chocolat de trop alors qu'on vient d'en avaler une boite de 500 grammes ; un petit plaisir coupable que l'on s'autorise de temps à autre, mais qui se doit d'être impérativement exceptionnel, sous peine de gommer toute saveur au fruit défendu et de tomber dans le pêché de gloutonnerie. Fustiger cette littérature facile et ultra-calibrée, écrite au kilomètre par des écrivains au talent parfois incertain et à l'écriture souvent poussive, est certes aisé et un rien jubilatoire - surtout quand elle n'a d'autre objectif que de remplir les poches d'éditeurs peu scrupuleux quant à la qualité de leurs publications - mais comment expliquer le succès phénoménal de certaines de ces œuvres ? Comment une recette aussi éprouvée et dont les ingrédients ne sont plus de toute première fraîcheur, permet-elle à des Robin Hobb, Tad Williams ou bien encore George R.R. Martin de capter des millions de lecteurs sur souvent plusieurs milliers de pages ? Il est probable que l'on trouvera davantage de réponses chez Bruno Bettelheim, George Dumézil ou Joseph Campbell que dans ce billet, tant la fantasy emprunte allègrement nombre de concepts et de schémas propres à la mythologie et aux contes de fée. C'est sans doute la raison pour laquelle les adolescents en sont friands, mais il serait malhonnête de réduire la fantasy à une équation aussi simpliste. La littérature de fantasy de qualité, adulte et mature, existe et même dans les œuvres que l'on se plait à classer dans la BCF, quelques auteurs réussissent à tirer leur épingle du jeu et à convaincre les lecteurs les plus critiques ; tout honteux d'avouer parfois qu'ils ont adoré le cycle de L'assassin royal de Robin Hobb ou La Belgariade de David Eddings. Il est alors d'autant plus triste de constater qu'au lieu d'émanciper le lecteur, la fantasy contribue parfois à l'enfermer dans son immaturité lorsqu'elle est écrite au kilomètre, sans talent et sans ambition. Ce n'est heureusement pas la cas du Trône de fer de George R.R. Martin, œuvre imposante découpée en plus d'une dizaine de volumes et aujourd'hui toujours inachevée. Profitons par conséquent de la réédition chez J'ai lu des deux premiers volumes en version intégrale (comprendre, une édition qui respecte le découpage original de l'édition anglo-saxonne) pour évoquer ce véritable phénomène dans le domaine de la grosse fantasy qui tache.

La geste de l'écrivain américain ne partait pourtant pas avec les meilleurs atouts. Morcelée à outrance dans son édition française pour des raison essentiellement commerciales, massacrée (et cela n'engage que moi) à la traduction, et finalement horriblement onéreuse sur la longueur, pour qui voudrait se procurer l'édition grand format, Le trône de fer (A song of ice and fire en version originale) est une saga en apparence boursoufflée et inutilement longue. Sauf que l'ensemble fonctionne étonnamment bien et prend justement de l'ampleur au fil des pages. N'y cherchez pas à tout prix l'originalité, Martin est finalement davantage l'héritier d'un Druon (Les rois maudits) que d'un Tolkien ; il y a bien des rois, des princesses, des chevaliers, des épées et quelques batailles épiques, mais la magie, si elle existe en théorie, est d'une discrétion absolue et de bêtes fabuleuses on n'y croise guère que trois dragons faméliques et des loups géants.
Résumer la trame du Trône de fer, c'est un peu comme essayer d'y voir clair dans les intrigues de palais de l'empire romain après la disparition de la dynastie des Sevères ; un joyeux bordel pour qui aime l'ordre et la transparence. Cette impression est essentiellement liée à la multitude des personnages dont l'auteur alterne les points de vue au fil des chapitres ; cette technique garantit une certaine variété, et accessoirement entretient un suspense efficace (quoiqu'un peu artificiel), mais laisse certains personnages orphelins pendant parfois plusieurs centaines de pages. Quoiqu'il en soit, le lecteur est invité à suivre l'interminable guerre de succession qui secoue le royaume des sept couronnes à l'issue du décès plus ou moins accidentel de Robert Barathéon, son tonitruant roi, adepte de parties de chasse, de repas pantagruéliques et de jeunes filles peu farouches. Dans sa fougueuse jeunesse, Robert s'était emparé du pouvoir. Avec l'aide de son ami Ned Stark, puissant seigneur du Nord, il avait rallié progressivement les sept autres grandes maisons à sa cause, puis avait défait la dynastie des Targaryen, autrefois maîtres des dragons, pour enfin s'asseoir sur le trône de fer. Piètre roi, mais conscient de ses manquements, il avait demandé l'aide de Ned Stark, qui avait accepté de diriger les affaires courantes. A sa mort, Robert laisse trois enfants dont la légitimité est contestée. La reine, Cerceï Lannister, s'empresse d'installer son fils aîné sur le trône de fer, mais les Stark, les Barathéons et les Tully refusent de se soumettre et entrent en conflit. Les grandes maisons se déchirent et mettent le royaume à feu et à sang, alors même qu'à la frontière du Nord, les hordes, venues des steppes glacées et poussées par l'arrivée du long hiver, menacent de déferler sur les sept couronnes.

Très inspiré par l'histoire de l'Europe féodale, George R.R. Martin développe une intrigue solidement construite en s'appuyant sur une narration sans faille, bien qu'émaillée ici et là de temps mort. Certes, l'auteur tire parfois à la ligne et l'action prend démesurément son temps, mais dans l'ensemble, Le trône de fer est une série qui procure un grand plaisir de lecture et provoque une addiction profonde. L'auteur prend un soin particulier à développer des personnages d'un rare profondeur, jamais caricaturaux et indiscutablement contrastés. Le bien, le mal, sont des notions partagées et transversales, préservant ainsi les personnages de tout manichéisme. Martin brouille ainsi régulièrement les pistes, explore des voies ambiguës et malmène régulièrement le lecteur, qui croyait se laisser bercer par un rythme faussement lénifiant. Solidement construit sur le plan narratif, Le trône de fer est sur le plan purement littéraire largement moins convaincant. Martin, voulant sans doute imiter un langage en phase avec son univers (le vieux françois, c'est quand même plus classe pour un univers médiéval), ne réussit pas totalement à remporter l'adhésion, les gens du peuples parlent effectivement comme des pèquenauds alors que les gens de la haute empruntent un style nettement plus ampoulé, mais dans l'ensemble l'effet tombe à plat et demeure très artificiel. D'autant plus que ce langage, malgré les efforts du traducteur, passent assez mal la barrière de la traduction vers le français moderne.

Pas forcément d'une grande originalité, mais non dépourvu d'atouts, Le trône de fer est indiscutablement une réussite de la littérature de divertissement. N'y cherchez pas autre chose, l'oeuvre reste l'un des fers de lance de la Big Commercial Fantasy ; mais ce qu'il sait faire George R.R. Martin le fait bien. C'est sans doute la raison qui explique son succès. Une intrigue solide, des personnages forts, un peu d'action sur fond de guerre de succession, le tout emballé dans un paquet plutôt attrayant (des princesses, des chevaliers, des trahisons, des batailles épiques...), il n'en fallait pas beaucoup plus pour faire de cette saga l'un des plus grands succès de librairie de ces dix dernières années. Une réussite pas forcément volée, mais que l'on a peine toutefois à justifier sur le plan purement littéraire. Mais on s'en fiche un peu après tout, la fantasy est aussi faite pour divertir et pour ramener le lecteur en enfance, sans forcément pour autant l'infantiliser.

mardi 16 mars 2010

Polar bien noir : Ceux de la nuit, de David Goodis


Déjà publié en France sous un titre pour le moins étrange ("Les pieds dans les nuages"), Night Squad alias Ceux de la nuit, nous revient quelques décennies plus tard dans une nouvelle traduction et sous un titre bien plus en phase avec son contenu. Pilier du roman noir américain, aux côtés d'Horace McCoy, Jim Thompson ou bien Dashiell Hammett, David Goodis a connu une carrière en dent de scie, faite de succès commerciaux et de désillusions, avant de mourir en 1967 dans l'indifférence la plus totale. Depuis quelques années, les éditions Rivages ont entrepris de dépoussiérer son oeuvre, notamment du côté des traductions, qui avaient été quelque peu malmenées par l'incontournable mais parfois discutable Marcel Duhamel. Peu importe, le principal est de pouvoir relire Goodis.

Depuis qu'il a été viré des services de police pour avoir touché des pots de vin, Corey Bradford traine ses guêtres dans le quartier de son enfance, le marais. Bars miteux, immeubles crasseux, voitures déglinguées, le marais n'est pas vraiment un coin huppé et ses habitants n'y ont pas tous les jours la vie facile. Mais Corey ne connaît rien d'autre, il est né ici, son père y était flic, lui aussi ; sa vie est là, même sans son insigne et son arme de service. Sans boulot, sans famille, sans argent, les perspectives de Corey se limitent à la chambre étriquée qu'il loue pour une poignée de dollars et aux quelques bouges qui servent de bar à une population éreintée et désargentée. L'autre souci de Corey, c'est que sans son insigne il n'est plus rien, ceux qui le craignaient observent désormais sa déchéance d'un oeil goguenard alors que ses anciens amis se détournent de lui. Même dans les tripots, les videurs lui barrent l'entrée. La chance semble pourtant lui sourire un soir, alors qu'il s'interpose entre deux voyous et Walter Grogan, un parrain de la pègre local, qui détient la moitié des immeubles du quartier et dirige le business dans le marais. Grogan engage aussitôt Corey pour remonter la piste de ceux qui ont commandité son agression. A la clé : 15000 dollars et la fin de ses ennuis. L'ex flic se retrouve pourtant pris entre deux feux lorsque deux agents de la brigade spéciale, connue pour sa brutalité et ses méthodes expéditives (la fameuse night squad), lui proposent de réintégrer les services de police moyennant sa coopération pour boucler Walter Grogan. Acculé, Corey décide de jouer un double jeu, afin de toucher son fric tout en mettant fin aux activités de Grogan.

Jeu de dupes et faux semblants, telle est la ligne directrice du roman de David Goodis. Ne faites confiance à personne, ne croyez en rien, en cas de doute tirez le premier. Ecriture aride et dépouillée, descriptions réduites à leur strict minimum, dialogues tendus, on ne peut pas dire que le roman de Goodis respire la bonne humeur et l'optimisme. Sans grande surprise Ceux de la nuit est pourtant un roman admirablement construit et totalement maîtrisé ; par sa narration et l'intelligence de sa construction, il se pose en archétype du polar hard-boiled, sombre, désespéré et sans aucune fioriture. On peut néanmoins rester de marbre face au procédé ou à l'intrigue, tant par certains aspects l'univers de Goodis semble déconnecté du réel (on ne sait pas exactement dans quelle ville se déroule l'action, ni à quelle époque exacte, en dehors du quartier dans lequel se déroule l'action rien ne filtre de cette cité). La plupart des romans de l'auteur américain sont construits sur un schéma identique, qui n'est pas sans rappeler d'une certaine manière les règles du théâtre classique : unité de lieu, unité de temps, unité d'action, nombre de personnages assez réduits.... Le procédé contribue à focaliser l'attention du lecteur sur la trame essentielle tout en accroissant d'une certaine manière le côté oppressant de ses romans. Tout ceci ne serait évidemment rien sans une dramaturgie parfaitement maîtrisée. Autant dire que pour David Goodis, la catharsis n'est pas seulement un concept théorique, elle est au coeur de sa mécanique livresque et Ceux de la nuit n'échappe en rien à cette excellente recette.

lundi 1 mars 2010

Légendes de l'Ouest : Intégrale des nouvelles western, d'Elmore Leonard


Faut-il encore présenter Elmore Leonard ? Pour les cancres, ceux qui dorment au fond de la classe, adossés ou plutôt affalés sur un radiateur à la peinture écaillée, on pourra toujours rappeler quelques éléments clés d'une carrière pour le moins conséquente. Originaire de La Nouvelle Orléans, mais diplômé de l'université de Detroit, Elmore Leonard a d'abord travaillé dans la publicité, avant de quitter ce milieu, une belle prime en poche, pour se consacrer définitivement à l'écriture alors qu'il n'était même pas trentenaire. Dans le bref entretien qui ouvre le recueil de nouvelles dont nous allons parler, Elmore Leonard raconte brièvement ses débuts d'écrivain, ses difficultés pour trouver le temps d'écrire alors qu'il fallait concilier la vie de famille, le travail et la nécessité impérieuse de coucher sur le papier ses histoires. L'écrivain confie qu'il lui fallait se lever à cinq heures du matin pour se consacrer à sa passion, puis il partait à sept heures pour l'agence de publicité. C'est en 1951 qu'il vend sa première nouvelle à Argosy, l'un des pulps (magazines bon marché très populaires dans la première moitié du siècle dernier) les plus importants du pays. Tous ses premiers textes relèvent du western et il faudra attendre le milieu des années soixante pour qu'il publie son premier roman policier, genre pour lequel il est aujourd'hui internationalement reconnu mais qui n'a pour lui jamais été exclusif. Entre temps, Elmore Leonard avait déjà vendu deux de ses textes à Hollywood ("Les chasseurs de prime" et "3h10 pour Yuma"), début d'une longue histoire d'amour puisqu'entre la télévision et le cinéma, pas moins de trente de ses oeuvres seront adaptées à l'écran ("3h10 pour Yuma", "Hombre", "Get shorty", "Jackie Brown" ou bien encore "Hors d'atteinte"). Écrivain prolifique à la régularité métronomique (quasiment un roman par an depuis soixante ans), Elmore Leonard cultive un style plutôt dépouillé qui vise avant tout la clarté et l'efficacité narrative ; une économie de mots et de moyens mise au service de personnages toujours très finement ciselés. En seulement quelques phrases, l'écrivain américain parvient à poser une ambiance, à créer une atmosphère incomparable pour dérouler son scénario avec l'efficacité et l'efficience d'un maître d'orchestre. Un talent non négligeable, notamment lorsqu'on écrit des nouvelles western.

Regroupées en trois volumes publiés chez Rivages/noir (Medecine apache, 3h10 pour Yuma et L'homme au bras de fer) , l'éditeur attitré d'Elmore Leonard, ces nouvelles western sont une véritable bouffée d'air frais dans la collection dirigée par François Guerif, qui publie depuis plus de vingt ans de l'excellente littérature policière, mais dont les incursions hors de ce territoire sont assez rares (ce qui est finalement assez normal pour une collection consacrée au polar). Par ailleurs, le genre est suffisamment délaissé en France, pour qu'on se laisse tenter facilement par une petite virée du côté des grands espaces de l'ouest américain. Comme toute intégrale, l'exercice n'est pas sans défaut puisque les textes majeurs sont parfois noyés au milieu de textes plus anecdotiques, voire parfois mauvais. Heureusement, c'est assez rare dans le cas présent et globalement la qualité est au rendez-vous. Mention spéciale d'ailleurs pour le second volume (3h10 pour Yuma), dont le sommaire comprend à mon sens les meilleures nouvelles. Comme son nom l'indique, Medecine apache, regroupe des textes dans lesquels l'homme blanc est confronté aux populations indiennes ; la plupart de ces nouvelles se déroulent dans le Sud Ouest des Etats-Unis, sur le territoire des Apaches (à cheval entre l'Arizona et le Nouveau Mexique), les Indiens des plaines ne semblant guère fasciner l'auteur. Elmore Leonard a fait le choix de ne raconter ses histoires qu'à travers le regard de l'homme blanc, qu'il soit soldat, éclaireur ou simple éleveur de vaches. Mais cette vision que l'on pourrait croire à sens unique est contrebalancée par le discours de l'auteur, souvent très circonstancié et profondément empreint d'humanisme. Les Indiens apparaissent violents et cruels au combat, mais aussi courageux, valeureux et très largement méprisés. Les rares personnages à les comprendre sont en général des éclaireurs de l'armée, des hommes qui ont appris à côtoyer les Indiens, qui ont une profonde connaissance de leur culture et de leurs traditions. Ces hommes, peu nombreux et honnis par leurs compatriotes, sont des passerelles qui permettent au lecteur d'appréhender d'une certaine manière le drame de cette nation apache, ravagée par l'alcool, les maladies et les traitements inhumains que les blancs leur font subir pour s'approprier leurs terres. Curieusement, les guerres indiennes sont loin de représenter l'essentiel des textes, on se situe très souvent à la marge de la grande Histoire, pour explorer quelques veines oubliées dans lesquelles la fiction peut s'épanouir pleinement. Mais en dépit de ses efforts, l'auteur n'échappe pas toujours à une certaine schématisation et tombe régulièrement dans le piège de l'héroïsme. Un travers que l'on retrouvera de toute façon dans de nombreuses nouvelles des tomes suivants et qui n'altère en rien la réussite purement formelle de ces textes (dialogues aux petits oignons, ambiance superbement rendue, tension dramatique paroxysmique). Sur le fonds on reste bien loin cependant des superbes romans de Forrest J. Carter.

Dans les deux tomes suivants, 3h10 pour Yuma et L'homme au bras de fer, les Indiens ont quasiment disparu, tout du moins comptent-ils pour quantité négligeable aux yeux des blancs qui ont conquis leurs terres. Seuls deux textes les mettent encore en scène. En revanche, on y trouve également d'excellentes nouvelles, dont "3h10 pour Yuma" qui a donné lieu à un long métrage dans les années cinquante, ainsi qu'à un remake plutôt réussi avec Russel Crowe et Christian Bale (2008). Ceux qui ont vu cette dernière adaptation seront d'ailleurs surpris par les modifications apportées par les scénaristes (en réalité la nouvelle se résume à la bataille finale, celle qui conduit le prisonnier jusqu'au wagon pénitentiaire). Pour le reste, les ingrédients sont toujours les mêmes. L'Ouest d'Elmore Leonard est un territoire âpre et aride, peuplé d'hommes rudes et impitoyables, la moindre faiblesse y est sanctionnée par la mort, violente et expéditive. De justice il n'y a guère, sinon celle que l'on s'arroge à la force des poings ou bien encore celle qui pointe au bout du canon des revolvers. Plus que les hommes, les femmes souffrent encore davantage dans ces contrées hostiles où la force (physique et mentale) est une condition nécessaire pour la survie. Sans doute est-ce la raison pour laquelle "La femme de l'éleveur" apparaît comme l'un des textes les plus touchants de cette intégrale, malgré une légère touche de machisme (la femme a évidemment besoin d'être protégée). Ce monde est aussi celui des adultes, en dépit du texte mentionné précédemment et de "Le gamin", on croise peu d'enfants dans les nouvelles d'Elmore Leonard, il faut dire que leur sort n'est guère enviable et leurs parents sont leur seule protection ; forcément, lorsqu'ils meurent leur situation apparaît fort délicate.


Genre tombé en désuétude, le western a pourtant encore de beaux restes et l'on ne peut que féliciter Rivages/noir d'avoir entrepris l'édition de cette intégrale, qui vient s'ajouter aux autres romans western d'Elmore Leonard (Hombre, Les chasseurs de prime, Valdez arrive...) pour former un tableau sombre et contrasté du grand ouest américain. Certes, cette littérature apparaît dans certains cas un peu datée, l'auteur y prône des valeurs très traditionnelles comme le courage, la rectitude, la force du travail (chez l'auteur l'homme est toujours un self-made man), mais il sait aussi pointer les faiblesses de l'homme et, à l'occasion, égratigner quelques-uns de ces beaux mythes sur lesquels s'est construite l'histoire fantasmée de l'Amérique. A ceux que le western fait rêver, avec ses cow-boys solitaires, shérifs héroïques et autres desperados de grand chemin, Elmore Leonard oppose sa propre vision de la conquête de l'Ouest, dure, injuste et brutale. De cette terrible vision, émergent quelques grands textes, portés par une rare force d'évocation, servis par une écriture dépouillée d'une extrême efficacité, soutenus par une plume d'une rare humanité. Si vous aimez le bon western, vous ne pouvez pas passer à côté de cette intégrale, d'ailleurs vous l'avez déjà.

jeudi 4 février 2010

Bienvenue chez les sorciers : Courtney Crumrin, de Ted Naifeh

Courtney est une petite fille au sale caractère. TRES sale caractère. Elle n'aime personne, et tout le monde le lui rend bien. Ses parents sont idiots et désespérément normaux. Ce qui n'est pas le cas de son grand-oncle, dont personne ne se souvient de l'âge, et qui invite son neveu, le père de Courtney, à s'installer chez lui, dans un quartier huppé. Soit-disant trop vieux pour vivre seul. Qu'il dit.
Dans le grand manoir, Courtney sent des choses... étranges. Le Monstre Tapi au Pied du Lit de son imagination enfantine prendrait-il vie ? Et les grimoires du vieil oncle ont un charme très particulier... Courtney n'a pas froid aux yeux, mais il faut bien avouer que la demeure est un peu angoissante, et l'oncle pas très rassurant, en fait.
Bienvenue dans le monde des sorciers et sorcières, côté grinçant, où le bien et le mal s’entremêlent délicieusement, où la bonne et brave morale est particulièrement absente. L'ambigüité permanente des personnages de cette saga a quelque chose de rafraichissant. Ne cherchez surtout pas à catégoriser, rien ici n'est simple, et pourtant tout est limpide. Du grand art !
Le graphisme angulaire en noir et blanc de Ted Naifeh n'est pas pour rien dans l'atmosphère ténébreuse qui se dégage de la bande dessinée. On n'aimerait tout de même pas rencontrer ses créatures au coin du bois. Quoique... comme Courtney, une irrépressible curiosité nous pousse à aller vérifier si tous ces monstres, ces fées et autres créatures de la nuit sont bien aussi méchants qu'on le dit...
Ceci dit, un conseil : avant de vous lancer dans l'aventure, assurez qu'Oncle Aloysius veille sur vous, à peine de vous faire dévorer par le premier hobgobelin venu, ou tomber sous le charme du petit changelin des voisins...
A ce jour la saga compte quatre tomes plus les aventures du jeune Aloysius. La seule déception, ce sont les couvertures de la seconde édition : les premières étaient bien plus alléchantes à mon goût.

lundi 1 février 2010

Document historique : Interrogatoires, de Dashiell Hammett


Juste avant la réédition chez Quarto Gallimard des cinq romans de Dashiell Hammett, proposés dans une nouvelle traduction plus fidèle aux textes originaux, les éditions Allia ont eu l'excellente idée d'éditer un petit livre qui ne paye pas de mine (96 pages pour 3€), mais qui recèle trois petits trésors pour les admirateurs de Dashiell Hammett et, accessoirement, pour les historiens en herbe. Il s'agit de la retranscription des trois interrogatoires de l'écrivain, poursuivi dans les années cinquante par les sbires de la commission Mc Carthy. Pour avoir présidé durant plusieurs années le Civil Rights Congress de New York, une organisation très proche du mouvement communiste américain qui servait notamment de fonds de cautionnement pour les citoyens de gauche poursuivis par Mc Carthy, Dashiell Hammett fut au même titre que nombre d'artistes "rouges" littéralement cloué au pilori. Son statut d'écrivain célèbre et adulé ne lui fut d'ailleurs pas d'un grand secours et à l'issue de son témoignage devant la cour d'appel de New York, le 9 juillet 1951 (premier document proposé dans cette édition), il fut condamné à six mois de prison ferme pour outrage à magistrat. Convoqué comme témoin, Hammett dut faire face à des juges pour qui l'affaire était entendue et qui disposaient de toutes les pièces à convictions nécessaires pour instruire le dossier. Bien décidé à ne rien lâcher, mais à ne pas mentir pour autant, Dashiell Hammett se retranche derrière le cinquième amendement de la constitution américaine. Une stratégie qui transforme cet interrogatoire en dialogue de sourd.

"Q : Mr Hammett, est-il exact que vous êtes un des cinq administrateurs du fonds de cautionnement du Congress of Civil Rights ?
R : Je refuse de répondre à cette question car la réponse pourrait me porter préjudice. Je fais valoir mes droits garantis par le cinquième amendement"


Quelques pages plus loin :

"Q : En référence à ce procès-verbal en date du 14 novembre 1949 que je vous ai lu, remarquez-vous la présence de plusieurs initiales dans la marge gauche ? Quatre pour être précis ?
R : Oui
Q : Les connaissez-vous ?
R : Je refuse de répondre à cela - mais j'aimerais, avant de refuser de répondre, poser cette question : est-ce que je les reconnais comme étant des initiales ? Je dirais que oui."


En adoptant cette tactique, Hammett se protège moins qu'il n'assure en réalité la sécurité de quatre dirigeants du mouvement communiste, inculpés puis libérés sous caution (caution payée par le Civil Rights Congress), mais qui ne se présentèrent jamais à la convocation de la justice au début du mois de juillet 1951. Soit quelques jours seulement avant l'interrogatoire de l'écrivain. Ainsi, il ne dévoile rien des informations qu'il pourrait détenir et évite par la même occasion de se parjurer. Pour autant, la cour ne s'y trompe pas et le condamne à une peine de prison de six mois pour outrage à magistrat. Il en purgera cinq, bénéficiant d'un mois de remise de peine pour bonne conduite.

Deux ans plus tard, le 24 mars 1953, Dashiell Hammett est convoqué comme témoin/accusé devant la sous-commission sénatoriale permanente sur les enquêtes de la commission des affaires gouvernementales (nom barbare qui désigne la juridiction d'exception présidée par le sénateur Mc Carthy). Il s'agit d'une audience préparatoire à huis-clos puisque Dashiell Hammett devra témoigner officiellement le 26 mars. Ce document est inédit et n'a été rendu public qu'en janvier 2003. Cette fois les enjeux sont différents, Hammett a déjà été condamné et les informations qu'il pourrait détenir sont moins sensibles, mais il doit désormais faire face directement à la commission Mc Carthy. Les questions ne tournent plus autour du Civil Rights Congress, car en réalité Mc Carthy veut punir Hammett d'une manière différente et il s'attaque donc à l'oeuvre de l'auteur américain, qu'il souhaite purement et simplement faire interdire (ce qui priverait l'écrivain de sa seule source de revenus). La plupart des questions sont donc centrées sur ses activités d'écrivain, sur le contenu de ses romans et nouvelles, sur ses contrats et ses droits d'auteur... La défense d'Hammett est moins fermée et il répond à la plupart des questions de manière directe et factuelle, se retranchant uniquement derrière le cinquième amendement lorsque les questions se font plus perverses ou insidieuses (l'un des sénateurs présents lui demande par exemple très directement s'il est communiste).
Globalement cet interrogatoire recoupe celui qui se tient le 26 mars 1953. Cette fois l'audience est publique et le sénateur Mc Carthy préside la séance. Hammett suit la même ligne de défense qu'à l'occasion de l'audience préparatoire, mais alors que le premier interrogatoire d'Hammett se situait essentiellement sur un plan juridique, celui-ci glisse de manière attendue sur le plan purement idéologique. Pour Mc Carthy, toute oeuvre écrite par un sympathisant communiste est forcément de nature propagandiste et c'est ce qu'il tente de faire avouer à Hammett, qui patiemment désamorce chaque piège tendu par les membres de la commission.

"Q : Vous êtes écrivain ? Est-ce exact ?
R : C'est exact.
Q : Et vous êtes l'auteur d'un certain nombre de romans policiers plutôt connus. Est-ce exact ?
R : C'est exact.
Q : En plus de cela vous avez écrit à vos débuts, je crois, sur certaines questions sociales. Est-ce exact ?
R : Eh bien... j'ai écrit des nouvelles qui peuvent être - vous savez... il est impossible d'écrire quoi que ce soit sans prendre position d'une manière ou d'une autre sur les questions sociales."


L'interrogatoire se poursuit sur le même mode jusqu'à la question fatidique.

Q : Voyons, Mr Hammett, quand avez-vous écrit votre premier livre publié ?
R : Mon premier livre était "Moisson rouge". Il a été publié en 1929. Je crois que je l'ai écrit en 1927 ; 1927 ou 1928.
Q : A l'époque où vous l'aviez écrit, étiez-vous membre du Parti communiste ?
R : j'invoque mes droits garantis par le cinquième amendement de la constitution américaine et je refuse de répondre car la réponse pourrait me porter préjudice.

Hammett refuse de répondre aux questions suivantes, qui tentent de lui faire avouer qu'il appartenait au Parti communiste. Mc Carthy intervient alors directement

"Q : Mr Hammett, permettez-moi de vous poser cette question : mettons votre cas de côté, peut-on résumer que tout membre du parti communiste, selon la discipline communiste, fasse d'ordinaire de la propagande pour la cause communiste, peu importe qu'il écrive des romans ou des traités politiques ?
R : Je ne peux pas répondre à ça, car honnêtement je n'en sais rien."


Un peu plus loin on atteint le coeur du problème selon Mc Carthy. Ce dernier annonce que plus de 300 livres de Dashiell Hammett ont été acquis par le département d'Etat, des livres qui sont en réalité dispatchés dans différentes bibliothèques notamment dans les ambassades à l'étranger. Mc Carthy demande alors à combien s'élèvent les droits d'auteur de l'écrivain. Hammett répond de manière directe. Vient alors la question fatidique de Mc Carthy.

"Q : Est-ce qu'une partie de l'argent que vous avez reçu du Département d'Etat s'est retrouvée dans les caisses du parti communiste ?
R : Je refuse de répondre car cette réponse pourrait me porter préjudice".


Evidemment, Hammett n'a jamais reçu directement le moindre centime du Département d'Etat et les droits qu'il touchait sur ses oeuvres lui étaients reversés par son éditeur. Mais la question de la commission est évidemment pernicieuse et tente de faire avouer à Hammett les sommes qu'il a versées à plusieurs reprises au mouvement communiste, dont il était effectivement un sympathisant. Plusieurs milliers de dollars selon ses biographes. Hammett a parfaitement saisi la tactique de la commission et ne lâche absolument rien. Le reste de l'interrogatoire confine donc également au dialogue de sourd, sauf lorsque les questions sont de nature philosophique ou idéologique. On assiste d'ailleurs à quelques passes d'armes étonnantes entre Mc Carthy et Hammett, qu'il serait hélas trop long de retranscrire. A l'issue de cet interrogatoire, Hammett ne sera condamné à aucune peine de prison, mais ses oeuvres seront retirées temporairement des bibliothèques, il faudra l'intervention du président Eisenhower (qui déclara que les romans de Dashiell Hammett ne constituaient pas une menace subversive) pour que ses livres trouvent à nouveau place sur les étagères de bibliothèques américaines.

Passionnant ce livre ne l'est pas, tout du moins pas pour l'amateur de romans policiers, c'est avant tout un témoignage historique qui éclaire l'une des périodes les plus sombres de la vie de Dashiell Hammett et de l'histoire américaine. Pas de révélation fracassante, pas de plaidoirie digne des grandes séries américaines, l'essentiel des échanges est fermé ou purement technique. Seul le dernier interrogatoire soulève des questions réellement idéologiques. On touche pourtant du doigt l'un des aspects fondamentaux du Mc Carthysme, une chasse aux sorcières fondée sur un délire sécuritaire totalement paranoïaque et une grande incompréhension de la nature du mouvement communiste américain. Pour aller plus loin on pourra également lire les mémoires passionnantes et bien plus complètes de l'écrivain Howard Fast, "Mémoires d'un rouge", qui retranscrit également à cette occasion (mais de mémoire) son propre interrogatoire devant la commission Mc Carthy.

mercredi 20 janvier 2010

Cri de rage : Gomorra, de Roberto Saviano


Gomorra, c'est d'abord un cri de rage, une gifle dans la figure, un étalage des turpitudes inimaginables qu'endurent la Campanie et ses habitants sous le joug des clans mafieux.
La mafia, certains trouvent ça romantique, les plus jeunes peuvent être fascinés par la violence et le pouvoir qui s'en dégagent. La vérité c'est que la mafia, spécialement la Camorra, est un monstre qui dévore tout sur son passage : les humains, la terre, l'argent, l'espoir. La vérité c'est que la mafia se bâtit chaque jour sur un tas de cadavres : ceux de ses hommes et de ses femmes tués dans les guerres de clans ; de ses sbires chair à Kalachnikov ; de ses victimes qui ont refusé d'obéir ou de se taire ; des passants pris dans la fusillades ; des ouvriers et de leurs conditions de travail infâmes ; des habitants de la Campanie cancéreux à cause de leur terre polluée ; des drogués qui trouvent dans la banlieue de Naples de quoi satisfaire leur dépendance à prix abordable.
Mieux qu'une pieuvre, la Camorra est une hydre : pour chaque tête coupée, un ou deux autres poussent, vigoureuses, jeunes, au sang neuf, toujours prêtes à tout. A ce jour seuls les moins de 14 ans sont épargnés. Les autres se partagent en deux races : les gagnants - les membres des clans - et les perdants - tous les autres, qu'ils travaillent ou non pour la mafia. Rien ne doit entraver le business. Dans le court laps de temps qui leur est alloué avant la mort ou la prison, les parrains accumulent des sommes gigantesques en s’accaparant les trafics les plus juteux et en les combinant à des affaires plus ou moins légales.

Roberto Saviano présente la mafia sans fard, dégoulinante de sang, s'attaquant à toutes les branches de l'économie pourvu qu'elles soient rentables, avec leurs propres règles : monopoles imposés, pas de taxes, corruption, intimidation, meurtres.
Il dit les noms, les trafics, les morts. Il enrage d'impuissance. Quand il décrit un destin individuel, c'est pour mieux décortiquer la machine d'oppression et de mort de la mafia, qui a enfermé la Campanie dans la peur et qui gangrène le monde entier, à commencer par l'Espagne et l'Écosse, jusqu'à l'Orient le plus lointain.
Il montre ce qu'il a observé sur sa terre natale, le désespoir des hommes de là-bas où la seule manière d'en finir est de fuir ou de se soumettre, sous peine de mort. Il montre que la lutte est possible, mais qu'en l'absence d'un improbable Hercule, c'est plutôt le travail de petits Sisyphes, qui donne l'apparence de piqûres d'abeilles sur le cuir des bufflonnes.

Gomorra mérite son succès. Roberto Saviano, en toute connaissance de cause, a pris un risque mortel en l'écrivant et en le publiant. Peut-être était-ce le seul moyen pour lui de garder un peu d'espoir ?