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mardi 30 août 2011

SF post-apo : Quinzinzinzili, de Régis Messac

Roman au titre improbable, voire carrément bizarre, Quinzinzinzili cache en réalité une novella d’une rare noirceur publiée par Régis Messac en ….. 1935. Ecrivain oublié, sous-estimé, voire totalement ignoré, Régis Messac était un auteur versatile, touche à tout, pourfendeur de la littérature de salon boursouflée ; à ce sujet, son pamphlet “A bas de latin” contribua certainement à le marginaliser dans le milieu littéraire. Sa mort probable dans un camp de concentration allemand aurait pu en faire un de ces intellectuels martyrs élevés à la postérité, mais il faut croire qu’on préféra l’oublier et l’enterrer définitivement. Il fallut attendre Pierre Versins pour entendre à nouveau parler de Messac et trouver enfin le chaînon manquant entre Jules Verne et Barjavel. En 2006, dans son excellente anthologie consacrée à l’âge d’or de la science-fiction française, Chasseurs de chimères, Serge Lehman avait à nouveau exhumé Messac de son tombeau sans que cela ne fasse pourtant trembler l’establishment littéraire français. Pour tout dire, c’est surtout grâce au travail de la société des amis de Régis Messac et aux éditions Ex Nihilo que l’on peut à nouveau lire la prose cynique mais particulièrement lucide de cet écrivain. Cette fois ce sont pourtant les éditions de l’arbre vengeur qui s’y collent, en nous proposant un ouvrage de très belle facture. Le roman compte à peine plus de 150 pages, mais il est agrémenté d’une préface fort intéressante signée Eric Dussert, d’un avant-propos issu de l’édition originale, d’une lettre de Théo Vallet adressée à Régis Messac (au sujet de Quinzinzinzili) et d’une bibliographie complète. C’est ce qu’on appelle du travail soigné.

Le roman en lui-même est l’un des premiers représentants de la science-fiction post-apolyptique et fait figure de précurseur à Ravage ou Malévil, dans lesquels on retrouve de furieux accents de Quinzinzinzili. Le point de départ de ces trois romans est sensiblement identique, un conflit mondial a exterminé l’ensemble de la race humaine, seul un petit groupe d’humains a survécu et tente de reconstruire un embryon de société. Le début du roman est assez édifiant et montre à quel point Messac a une juste vision de la géopolitique de son époque, cette acuité est assez troublante, au point que l’on a du mal à croire que Quinzinzinzilli a été publié en 1935, tant ses pages sont prémonitoires. Chez Messac, l’apocalypse n’est pas nucléaire (il faudra attendre Hiroshima pour voir fleurir ce type de catastrophes), mais chimique. Une peur probablement issue de l’expérience de l’auteur sur les champs de bataille de la première guerre mondiale. De ce désastre toxique, un adulte (Gérard Dumaurier), une fillette et une poignée de jeunes garçons échappent par miracles puisqu’ils se trouvaient sous terre, occupés à explorer une grotte. Cette grotte est d’ailleurs leur seul refuge pendant plusieurs semaines, les substances toxiques imprègnent l’air, le sol et l’eau, rendant toute sortie impossible. Ce n’est que progressivement qu’ils peuvent accéder à leur environnement proche, survivant tant bien que mal grâce à l’eau d’une rivière souterraine et chassant taupes et serpents, rares animaux à avoir survécu au cataclysme, pour se nourrir. Mais contre toute attente, Gérard ne prend jamais les choses en main, n’impose rien aux enfants, surtout pas l’autorité, et se contente d’observer d’un oeil cynique et dégoûté leur évolution ou plutôt leur lent retour à l’état sauvage. Son regard sur ces enfants n’a rien de tendre ou de protecteur, il se détache de leur communauté, qui évolue dans une bulle dont il est intellectuellement exclu, à défaut de l’être physiquement. Leur langage évolue, se dégradant, lui devenant presque incompréhensible, des croyances s’érigent sur des bribes de souvenirs d’un passé pas toujours bien compris. Ainsi Quinzinzinzili est une déformation lexicale issue du latin “Qui es in coelis”, que l’on retrouve dans le pater noster ; un Dieu omnipotent et incompréhensible, qui guide chaque geste et chaque coutume adoptée par cette étrange communauté un brin stupide. Mais le plus édifiant, c’est que ces quelques enfants attardés finissent par redécouvrir la violence et à réinventer la guerre. On comprend dès lors aisément que le narrateur n’éprouve qu’une tendresse limitée à l’égard de cette nouvelle humanité dont l’existence risque d’être encore plus brève que la précédente.

Cynique, pathétique, froidement pessimiste, le roman de Régis Messac frôlerait allègrement le nihilisme le plus forcené s’il ne fallait plutôt y voir une mise en garde empreinte d’un profond humanisme. Oui, l’humanité est stupide, oui elle court à sa perte, mais elle pourrait être sauvée si elle prenait la peine d’ouvrir les yeux et de corriger ses dérives. Hélas la voix de Régis Messac était bien trop faible face au fracas assourdissant des usines d’armement fonctionnant à plein régime de l’autre côté du Rhin, le monde était bien trop occupé à préparer la guerre pour songer à lire un roman d’à peine 150 pages. Que peuvent les lettres face aux impératifs politiques, que peuvent quelques pages d’une écriture sèche et dépouillée de tout artifice face à la volonté de toute une nation d’en découdre ; probablement rien et l’Histoire s’en mord certainement les doigts.

lundi 8 août 2011

Eloge du carburateur, de Matthew B. Crawford

Comment peut-on préférer la saleté et les aléas économiques d'un atelier de réparation de motos à un emploi confortable et un salaire encore meilleur dans un think tank à Washington ? C'est ce que cherche à nous expliquer l'auteur de cet ouvrage rafraichissant. Passant en revue sa propre expérience et regardant son entourage de l'oeil critique de l'universitaire qu'il ne cesse jamais d'être vraiment, il nous explique en quoi réside, non pas la noblesse, terme qu'il rejette, mais l'intérêt du travail artisanal. Il se refuse à mythifier le travail manuel, et d'ailleurs se propose d'appliquer sa grille de lecture à tous les travaux, même et surtout ceux dits de service.
 Pour lui en effet, l'artisanat n'est pas seulement une manière de travailler, c'est un état d'esprit qui rend bien évidemment l'artisan acteur de son travail, mais aussi responsable d'un tâche de A à Z. Il va à l'encontre de toute la politique manageriale actuelle, qui utilise beaucoup l'image du travailleur acteur, mais en réalité l'enferme dans des procédures, et qui déresponsabilise du plus bas au plus haut niveau. Il donne au passage une explication de l'ampleur de la crise immobilière aux Etats-Unis du plus grand intérêt.

Dans son voyage au pays du management, je retiendrai un exemple qui me touche de près : son incursion dans le monde du résumé d'articles. Alors qu'il s'attendait à faire un travail qui lui permettrait de se tenir au courant des dernières avancées scientifiques, il se retrouve à faire du (mauvais) résumé au kilomètre, sans réellement comprendre ce qu'il résume faute de temps, avec interdiction de reprendre le résumé fait par les auteurs, pourtant bien meilleur (car eux savent de quoi ils parlent), car alors, lui explique-t-on, où serait la plus-value ? On vous laisse imaginer la qualité du travail final, et le désenchantement parfait du jeune homme chargé de la tâche, se rendant compte qu'on lui demande un travail superficiel et mal fichu. On l'imagine d'autant mieux qu'on fait ce genre de travail et qu'on lutte de toutes ses forces pour qu'il soit bien fait...
La satisfaction du travail bien fait a laissé la place aux objectifs chiffrés et au rendement, ce qui ne peut en aucun cas satisfaire le travailleur, et ce qu'explique M. Crawford de façon magistrale. C'est un sentiment largement partagé, qui s'étale dans tous les journaux dès qu'un employé se suicide, qui ressort dans des documentaires tels que la mise à mort du travail. Mais c'est aussi un tel poids, une telle évidence dans notre société que rares sont ceux qui peuvent s'en extirper, tant en tant que consommateur qu'en tant que travailleur, même ceux qui ont une légère marge de manoeuvre.
Alors quoi, faut-il tous devenir réparateurs de moto ou plombier ? Peut-être pas. Ce n'est pas le but de l'auteur que de magnifier le travail manuel. Il en dit toute la dureté, dans l'apprentissage, dans le langage, dans la pratique quotidienne. Il en montre l'usage élitiste, les carences aussi. Mais il en montre aussi toute la valeur, dans la relation non seulement à l'humain, mais aussi aux choses, et c'est dans ce dernier point que sa réflexion va plus loin que les autres analyses. Son éloge va au carburateur. Certes, le client est un paramètre important, mais dans l'affaire, l'important c'est de faire repartir la bécane (ou de faire briller l'ampoule, ou de colmater la fuite).
On peut tous s'interroger sur sa manière de travailler et jeter un regard d'artisan sur son travail. C'est d'autant intéressant qu'on travaille avec des enfants ou des adolescents. C'est aussi et surtout d'autant plus urgent pour conserver cette marge de manoeuvre qui, dans l'Education Nationale, nous est grignottée à chaque réforme, et non réclamer, toujours un peu plus, des petites cases dans lesquelles nous enfermer...