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lundi 19 novembre 2012

BD noire : BLAST, de Manu Larcenet

Ceux qui connaissent le travail de Manu Larcenet savent bien que le bonhomme a un talent fou et que sa sensibilité peu commune s’exprime aussi bien dans le registre de l’humour (Les aventures rocambolesques ou bien encore Nic Oumouk) que dans les registres plus graves voire intimes (Le combat ordinaire), mais peu de lecteurs auraient parié voir Larcenet dans un exercice aussi périlleux que le polar noir et sombre. C’est pourtant bien le propos de BLAST, roman graphique ambitieux en quatre volumes (trois ont déjà été publiés) qui force le respect et en impose même aux plus réfractaires. On aime ou on déteste, mais on ne reste pas insensible face à la patte de Manu Larcenet, qui atteint dans le geste et la composition graphique tout simplement des sommets. Heureusement la narration n’est pas en reste et le mariage entre le texte et le dessin a rarement été aussi saisissant.


Blast c’est l’histoire de Polza Mancini, fils d’immigré italien communiste, ex-écrivain de livres gastronomiques et désormais tueur. Polza est gros, voire très gros, obèse pour être plus précis, sa vie a longtemps été dictée par son poids, une souffrance qu’il a enfouie au plus profond de son être et qui un jour explose au grand jour, défonce ses barrières mentales et laisse libre cours à sa folie. Une enfance difficile, Polza et son frère ont été élevés par leur père après l’abandon de leur mère, une adolescence vécue comme une souffrance, un mariage de raison, l’homme vit comme anesthésié et se réfugie dans son seul plaisir : la bouffe. Un pis-aller qui ne fait que masquer la douleur enfouie et le vide d’une vie qui n’a pas de sens. Cette vie, qui repose sur un équilibre bien précaire, bascule le jour de la mort du père de Polza. A cet occasion Polza vit une expérience quasi mystique qu’il nomme le Blast, une onde de choc cérébrale qui dévaste tout sur son passage et se rapproche d’un trip sous acide. En l’espace de quelques secondes sa vie est bouleversée. Polza rentre chez lui, fourre quelques affaires dans un sac de voyage, vide ses comptes en banques et sans même laisser un message d’adieu à sa femme part sur la route pour vivre une existence de bohême, dans un état éthylique quasi permanent et un laisser-aller qui frôle l’indécence. Polza devient un clochard, une homme qui a choisi de vivre sa liberté de manière totale, et s’enfonce dans les bas fonds de la société en espérant revivre à nouveau le Blast. Cette historie, Polza la raconte aux deux flics qui l’on serré et qui tentent de comprendre comment il en est arrivé à tuer une jeune femme dont pour l’instant on ne sait rien. Lentement les policiers le font parler et reconstruisent un passé en noir et blanc, occulté par les zones d’ombre, les mensonges et les travestissements de la réalité, ce qu’ils essaient de déterminer ce sont ses motivations, les mécanismes qui l’ont conduit au meurtre et dans quelle mesure son geste lui a été dicté par sa folie. C’est cette progression dans l’enquête qui révèle toute la profondeur du personnage et dresse le portrait en demi-teinte d’un homme dont à peine à déterminer s’il s’agit d’un doux illuminé ou d’un cinglé patenté doublé d’un psychopathe. 


    Album choc, oeuvre coup de poing, les qualificatifs ne manquent pas pour tenter de définir l’effet produit par Blast. L’oeuvre est indiscutablement ambitieuse et le lecteur est immédiatement saisi par la noirceur du propos, soulignée par le travail en noir et blanc de Manu Larcenet. Mais loin d’être un repoussoir Blast fascine par son horreur, sa violence sociale et par l’aspect glauque de son univers, dont émergent de manière fugace de véritables moments de poésie, de bonheur ou d’amitié. Larcenet souffle le chaud et le froid, mettant son lecteur dans une position inconfortable et troublante. Son personnage central n’est pas un bloc monolithique, c’est un être humain complexe, qui s’est construit autour de sa souffrance et dont chaque facette est esquissée subtilement, progressivement ; Larcenet façonne et révèle la personnalité de Polza Mancini à la manière d’un sculpteur, par petites touches successives, avec une finesse et une mise en perspective que l’on a rarement rencontré dans la bande dessinée. La fusion entre le texte et l’image est totale, presque harmonieuse si tant est que l’on puisse utiliser ce terme pour une oeuvre aussi sombre et glauque. En toile de fond, bien au-delà du personnage de Mancini, apparaît le portrait d’une société déprimée, fatiguée, polluée, sombre, dont la violence peut exploser au détour d’une rue ou au coin d’un bois. Une société qui imprime ses stigmates sur les visages et sur les corps, exclut les marginaux et broie ceux qui veulent exprimer leur différence. 

samedi 17 novembre 2012

Fantasy barbare : L'heure du dragon (conan T2), de Robert Howard

Second volume de l’intégrale consacrée aux nouvelles de Conan, L’heure du dragon est composé de seulement trois textes de Robert Howard, accompagnés comme dans le premier opus d’un matériel éditorial de grande qualité, qui sera surtout indispensable aux exégètes de l’oeuvre howardienne.  Si le sommaire peut donc paraître assez léger, c’est parce que les textes en question sont bien plus longs que la moyenne, on y retrouve d’ailleurs le seul et unique roman écrit par Robert Howard dans la masse des nouvelles qui constituent l’univers originel de Conan. L’heure du dragon, puisqu’il s’agit du titre du roman en question, est précédé par une longue nouvelle intitulée “Le peuple du cercle noir” et complétée par “Une sorcière viendra au monde”, une nouvelle un poil plus courte mais néanmoins conséquente au regard des standards habituels.

Commençons donc par “Le peuple du cercle noir”, une nouvelle au début de laquelle Conan incarne le chef d’une peuplade de pillards rebelles, aux confins de l’Afghulistan. Alors qu’il s’infiltre dans une forteresse pour libérer plusieurs de ses meilleurs guerriers il se retrouve pris dans une intrigue complexe entre la jeune princesse Devi Yasmina, déterminée à venger la mort suspecte de son frère, un sorcier renégat et sa belle, plusieurs espions à la solde des royaumes voisins et une étrange secte de sorciers aux pouvoirs maléfiques extrêmement puissants. Autant dire que le géant cimmérien ne s’embarrasse guère de subtilité pour démêler les tenants et les aboutissements de cette affaire et se contente d’enlever purement et simplement la princesse Yasmina, espérant que l’otage sera une bonne monnaie d’échange pour faire libérer ses compagnons d’arme. Hélas rien ne se déroule comme prévu, alors qu’il se croyait en position de force, Conan se retrouve traqué, rejeté par ses propres guerriers et doit affronter en dernier ressorts les terribles sorciers du cercle noir. “Le peuple du cercle noir” constitue probablement la nouvelle la plus longue du cycle de Conan, cela se ressent évidemment dans la narration, qui paraît moins maîtrisée qu’à l’accoutumée, Howard multiplie les péripéties et les personnages secondaires, sans jamais vraiment les creuser. Yasmina est heureusement un personnage féminin un peu plus subtil que les jeunes filles très légèrement vêtues que l’on croise habituellement dans les récits de Robert Howard, c’est une princesse certes bien faite, mais loin d’être potiche, elle est intelligente, déterminée, courageuse et soucieuse du bien de son peuple. Sa relation avec Conan donne lieu à quelques dialogues non dénués d’intérêt vers la fin du récit (toutes proportions gardées, Howard n’est pas non plus Machiavel.
On trouvera d’ailleurs d’autres éléments de cette réflexion politique dans L’heure du dragon, un roman qui tient une place à part dans l’oeuvre de Robert Howard, car ce récit fut rédigé non pas pour le public américain, mais dans l’espoir de percer sur le marché britannique. L’éditeur anglais à qui Howard avait envoyé quelques-unes des meilleures nouvelles de Conan refusa de les publier pour des raisons obscures, mais laissa entendre à l’auteur texan qu’il lui achèterait volontiers un roman. Robert Howard, qui n’était pas franchement rompu à l’exercice, s’attela à la tâche à deux reprises avant d’aboutir à L’heure du dragon, un roman qui emprunte allègrement des idées dans les textes précédents de Conan et qui inscrit son aventure dans un cadre plus européanisé (dans les noms des personnages ou bien encore la toponymie). Comme à son habitude Howard n’hésite pas à manier l’ellipse narrative et au risque de surprendre ; Conan est dès le début du récit devenu roi d’Aquilonie, mais perd son trône après avoir subi une cuisante défaite face à la coalition menée par le roi de Némédie, allié à un puissant sorcier, Xaltotun de Python, revenu du fond des âges. Pour récupérer son trône, Conan devra partir à la recherche du coeur d’Arhiman, une puissante gemme capable d’annihiler le puissante magie noire de Xaltotun, une quête qui le mènera sur les routes du Sud, jusqu’en Stygie.  L’ennui, c’est qu’en dépit de bons passages et de quelques trouvailles narratives intéressantes, Howard s’embourbe à nouveau dans les péripéties secondaires et inutiles, comme s’il avait décidé de faire de ce roman un pot-pourri des aventures de Conan à l’usage de ceux qui ne le connaissent pas. On a connu l’auteur américain en meilleure forme.
Heureusement, la dernière nouvelle du recueil, “Une sorcière viendra au monde” relève légèrement le niveau. Non pas que la trame de départ soit d’une originalité folle, mais ce récit comporte tout simplement l’une des scènes les plus marquantes des aventures de Conan, que John Milius reprendra d’ailleurs à son compte dans le long métrage. Mais avant d’en arriver là, Conan, qui n’est pas encore devenu roi d’Aquilonie mais seulement capitaine de la garde de la reine Taramis du Khauran (comme à son habitude Howard se refuse à respecter un quelconque enchaînement chronologique dans ses récits), assiste impuissant à un véritable coup d’état. La propre soeur de la reine, Salomé, que l’on croyait morte à l’occasion de sa naissance, usurpe l’identité de la souveraine et livre la cité de Khauran au chef d’une bande de mercenaires shémites, qui s’empresse de mettre au pas la populace. Le peuple vit désormais sous la férule de ce couple infernal et ploie sous les impôts, les mauvais traitements et la famine. Les exactions sont monnaie courante alors que chaque jour la reine livre en sacrifice les éléments les plus brillants de la cité. Tous les espoirs reposent désormais sur les épaules de Conan, qui, après avoir échappé à une mort cruelle, mène la rébellion. On retrouve dans ce récit les éléments habituels des nouvelles de Conan, une trame resserrée, beaucoup d’action, quelques jeunes femmes dénudées et une pointe d’astuce chez le Cimmérien, ce qui n’est pas pour nous déplaire.

Selon Patrice Louinet, à qui l’on doit cet excellent travail d’archéologie éditoriale et la non moins indispensable postface qui l’accompagne, ces trois récits constituent commercialement l’apogée de la carrière de Robert Howard, une affirmation qui vaut sans doute moins pour la qualité littéraire des textes présentés, que pour leur ambition et leur place au sein de la mythologie (ou plutôt devrait-on dire de la méta-histoire) de ce héros populaire hors du commun. Au fil des textes le personnage s’étoffe et se complexifie, sa place dans l’histoire du monde hyborien prend de l’ampleur ; au fur et à mesure Howard dévoile l’envergure de son projet, qui, malgré les contraintes alimentaires et les textes en demi-teinte (voire franchement racoleurs), force le respect par son gigantisme en matière de création d’univers. A ce titre, Howard représente l’un des rares faiseurs d’univers à pouvoir être comparé à J.R.R. Tolkien, toutes proportions gardées évidemment, l’érudition de l’écrivain anglais étant éminemment plus conséquente. Howard avait choisi de situer son univers entre 14000 et 10000 avant J.C. pour éviter principalement d’être pris au piège par par ses connaissances parfois approximatives de l’Histoire humaine, ce qui ne lui évite pas pour autant les anachronismes. Sur le plan purement littéraire, les trois textes qui composent ce recueil sont franchement inégaux, seul “Une sorcière viendra au monde” ressort du lot, mais on est assez loin des textes courts et incisifs qui caractérisaient les premières publications de Robert Howard. Quant à la forme romanesque, elle n’’est pas la plus adaptée au style howardien, qui loin de prendre de l’ampleur s’embourbe souvent dans des péripéties secondaires, qui contribuent à alourdir inutilement la narration, ce qui évidemment n’exclut pas des passages de grande qualité.

mercredi 31 octobre 2012

Cousu main : Elinor Jones, d'Algesiras et Aurore

Voici une plongée dans le monde de la mode. Pas celui du Diable qui s'habille en Prada, mais celui bien feutré d'un prestigieux atelier de couture anglais de la fin du 19e siècle. Elinor Jones, jeune couturière douée et enthousiaste, rejoint l'atelier de haute couture Tiffany menée par une jeune prodige, Bianca Tiffany. Chaque saison, elle organise, sous la houlette de Hope Tiffany, sa mère, et le contrôle financier d'Abel, son frère, un bal magnifique où chaque invité porte les créations et font la réputation de la maison.
Il y a là les couturières : la seconde d'atelier, Rachel, solide et efficace ; l'ancienne, Macy, qui représente la tradition, l'expérience et l'excellence ; Lody, la joie et la bonté incarnée, et puis la magnifique Siam, métisse et compagne d'Abel, taiseuse mais doigts d'or. Il y a aussi deux domestiques chinois, Chao et Heng, qui ne s'aiment pas, l'un majordome et l'autre jardinier, l'un mystérieux et un peu angoissant, l'autre colosse et rassurant. 
Dans ce microcosme que nous découvrons avec Elinor, la jeune fille trouve rapidement sa place, travaille comme quatre et sait se faire apprécier par son incroyable gentillesse. Mais les petites intrigues des uns et des autres, les lourds secrets, y compris celui d'Elinor, les envies et les rêves de ce petit monde, et la fièvre de la préparation du bal d'hiver vont se nouer petit à petit  et resserrer leur étau autour des personnages.
La série ne fait que trois tomes. L'intrigue n'a pas la complexité d'un bon polar, mais elle est très habilement menée et les fils sont suffisamment nombreux et bien tissés pour qu'on ne s'ennuie jamais. Dans ce décors feutré et doux comme la soie, la vie et la mort vont et viennent, les joies succèdent aux chagrins et la tension monte imperceptiblement jusqu'au troisième tome où tout s'emballe, pour le meilleur et le pire, sans tomber dans l'invraisemblance une seule fois. On redoute la fin, on la suppute, on la refuse, mais elle est d'une implacable logique, et elle arrive comme un concours de circonstances imparable, un destin.
L'ambiance feutrée ne masque pas une certaine brutalité, qui s'exprime d'une manière toute féminine, qui pour en être moins sanglante que dans les histoires de garçons n'en est pas moins violente. Les hommes ne sont pas absents, loin de là, et ne sont pas réduits à la figuration, mais ce ne sont pas eux les moteurs de l'histoire : ce sont les femmes.
L'histoire aborde aussi le thème de l'anorexie avec une très grande délicatesse, ce qui n'est pas son moindre mérite. Quant à l'ultime conclusion de l'histoire, en forme maxime, elle est laissée à Heng, le jardinier, et elle m'a beaucoup plu, même si elle ne m'a pas débarrassée d'une poignante mélancolie à la lecture du mot fin.

Le dessin aux allures de mangas est très rond, agréable, et les couleurs chatoyantes. Il plaira à un public jeune (les deux premiers tomes ont été testé avec grand succès auprès des lycéennes d'Issoudun l'année dernière, je pense que la série trouvera bientôt sa place au collège). Les décors et les tenues sont en général sobres, ce qui fait ressortir la beauté des robes des bals. Les personnages sont facilement reconnaissables mais pas caricaturaux (à l'exception de la veuve Bethania, mais des veuves Bethania, nous en connaissons tous au moins une, et peut-être encore plus acariâtres que celle-là....), ce qui ajoute à la lisibilité de l'ensemble.

Aviez-vous compris combien j'ai aimé cette série ? Bien sûr, j'aurai peut-être apprécié un quatrième bal, une autre fin... mais ces trois tomes forment un tout bien cadencé, une histoire complète et non une succession d'épisodes. Plus aurait été trop ; moins aurait fait manquer aux amateurs de bandes-dessinées un très bel ouvrage.

lundi 29 octobre 2012

Destins croisés et autres errances littéraires : Ecrits fantômes de David Mitchell

Illustre inconnu lors de la publication d’Ecrits fantômes en 1999, David Mitchell s’est depuis taillé une réputation flatteuse au Royaume-Uni et bien au-delà de ses frontières. Certes, l’écrivain anglais est loin d’atteindre en France les volumes de vente d’un Ken Follett ou d’un Harlan Coben, mais chacun de ses romans est attendu avec une certaine impatience par la critique et par les fans. Deux romans auront suffi à construire et à asseoir sa réputation, Ecrits fantômes et Cartographie des nuages, deux petits bijoux qui impressionnent par leur construction narrative sophistiquée, aussi bien que par leur foisonnement d’idées et leur capacité à fusionner les genres (polar, SF, fantastique, roman historique). C’est cette capacité à intégrer et à restituer brillamment ces différentes influences, mais aussi son audace sur la forme, qui a poussé de nombreuses critiques à faire de David Mitchell l’un des fers de lance de la littérature “post-moderne”. Si le terme peut prêter à sourire tant il est vide de sens pour les lecteurs un peu familiers des mauvais genres, il n’en demeure pas moins qu’on aura rarement vu un auteur manipuler avec tant d’aisance des concepts, des procédés et des thématiques jusqu’à présent circonscrits à des genres bien délimités. Il faut bien reconnaître que David Mitchell fait partie de ces auteurs qui  ont réussi à dynamiter les barrières littéraires, piochant au gré de ses envies et sans aucun complexe ce qui apparaissait de meilleur dans chaque littérature de genre. Depuis, Francis Berthelot a proposé dans son essai Bibliothèque de l’Entre Mondes le terme de “transfiction” pour tenter de regrouper cette “nouvelle forme” de littérature qui s’affranchit allègrement des étiquettes, transgresse la taxonomie littéraire et choque les papes de l’orthodoxie culturelle. Las, le terme est loin d’avoir mis tout le monde d’accord, les plus perfides faisant remarquer que Berthelot pratiquait ce qu’il tentait lui-même de dénoncer en essayant de regrouper cette nébuleuse littéraire sous une nouvelle “étiquette”. C’était mal comprendre la volonté d’ouverture de Francis Berthelot et surtout le succès d’oeuvre aussi étranges et variées que celles de Mark Z. Danielewski, de Haruki Murakami ou de Jose Carlos Somoza, preuve que le public est prêt, lui, à s’affranchir des carcans hérités du passé.


Résumer la trame d’Ecrtis fantômes a quelque chose de vain et de foncièrement bancal car le roman vaut surtout pour sa construction narrative complexe, une telle tentative de synthèse éventerait par ailleurs tout effet de surprise, rendant la construction savamment orchestrée par David Mitchell totalement caduque. Tout juste faut-il spécifier qu’il s’agit d’un roman polyphonique dans lequel chaque chapitre est consacré à un personnage, un lieu et parfois une époque différente, chaque nouvelle qui le compose est reliée par un fil ténu à l’ensemble de cette oeuvre étrange, dont le dessein se révèle avec une extrême lenteur. Qu’y a-t-il en effet de commun entre un terroriste auteur d’un attentat au gaz sarin à Tokyo, un jeune disquaire japonais fan de jazz, un avocat d’affaire de Honk-Kong en mauvaise posture, un être immatériel qui transmigre de corps en corps en Mongolie ou bien encore des professionnels du vol d’oeuvres d’art à Sain-Petersbourg ? Mitchell diffuse habilement quelques indices, des personnages se croisent, se retrouvent plus ou moins imbriqués dans des affaires parallèles, comme si le monde n’était en réalité qu’un petit village dans lequel chacun connaîtrait plus ou moins ses voisins. On comprend assez rapidement que le roman se présente sous la forme d’une errance géographique, contrairement à Cartographie des nuages, qui était une errance à travers le temps, jusque dans un futur éloigné. Mitchell mélange évidemment habilement les genres, passant avec une maîtrise peu commune d’un registre à l’autre, adaptant son style avec une facilité déconcertante, construisant au final un roman aux qualités littéraires indéniables malgré quelques passages un poil bavards ; maîtriser le soliloque est de toute façon un art difficile, mais les personnages de Mitchell le pratiquent avec un certain bonheur, pour ne pas dire un bonheur certain. Évidemment, c’est une fois la dernière page tournée que l’ensemble prend apparemment tout son sens, que les pièces de cette étrange construction s’assemblent et s’imbriquent, laissant tout de même sur le final une dernière part de mystère, qui vous poussera irrémédiablement à reprendre depuis le début votre lecture. Juste histoire de vérifier un ou deux éléments de cette étonnante mystification finale. 

mercredi 17 octobre 2012

Attention chef d'oeuvre : Cartographie des nuages, de David Mitchell

[Ceci est un honteux recyclage d'une fiche publiée sur un obscur site professionnel, et comme je lis en ce moment même Ecrits Fantômes,  je me suis dit qu'une petite piqûre de rappel ne ferait pas de mal]

A force de fréquenter le fandom et de traîner dans les librairies spécialisées, le lecteur amateur de science-fiction  finit par oublier que son genre de prédilection est parfaitement capable de s'affranchir des frontières de genre et de contaminer les autres branches de la littérature. Heureusement, il arrive que certains éditeurs s'égarent et publient de temps à autre un OLNI comme celui de David Mitchell (ce dont on ne se plaindra pas). Il n'est pas question ici de polémiquer sur l'habileté de l'intelligentsia à récupérer certaines oeuvres phares de la SF, je renvoie pour cela à l'excellent article de Gérard Klein sur le sujet (1), mais juste de signaler que les thèmes de la science-fiction ne séduisent pas que les auteurs de littérature de gare et titillent également l'imagination et l'intellect d'écrivains mainstream. Car nul doute, à travers « Cartographie des nuages », David Mitchell assume pleinement son héritage culturel et littéraire, mêlant habilement les influences et les genres (roman d'aventure, roman d'apprentissage, thriller, dystopie, post-apo), avec un bonheur et une maîtrise que l'on aimerait rencontrer plus souvent. Fort bien me direz-vous, mais finalement, de quoi ça cause « Cartographie des nuages ».


Tout comme « Ecrits fantômes », le précédent roman de David Mitchell, « Cartographie des nuages » tient avant tout à sa structure et à sa nature polyphonique. L'auteur casse la linéarité du récit par une approche ambitieuse, qui consiste à multiplier les points de vue à travers une trame narrative étalée sur plusieurs siècles. On pourrait considérer ce schéma comme un empilement de nouvelles maintenues par un fil directeur ténu, mais David Mitchell est bien plus malin car l'ensemble est infiniment supérieur à la somme des parties.
« Prétendez-vous que la race blanche ne domine point
par la grâce divine mais par le mousquet ? »

Le roman débute en plein XIXème siècle par le récit d'Adam Ewing, juriste de la petite bourgade de San Francisco, qui relate à travers un journal son périple jusqu'aux antipodes et son retour mouvementé vers l'Amérique. Sur le navire qui le ramène vers son foyer, Adam rencontre le Dr Goose, médecin spécialiste des maladies tropicales avec lequel il se lie d'amitié et discute à bâtons rompus de sujets plus ou moins philosophiques ; le premier étant un abolitionniste convaincu, alors que le second manie le cynisme avec un certain brio. Les conditions détestables de la vie à bord, la brutalité des blancs envers les populations autochtones, le caractère profondément belliqueux et méprisable de la colonisation, sont autant de thèmes qui transparaissent à travers un récit qui transpire d'un humanisme sincère.
Changement de siècle et de ton grâce au récit épistolaire de Robert Frobisher, jeune aristocrate britannique, apprenti compositeur de musique classique de son état, qui fuit l'Angleterre après avoir vu sa réputation et sa fortune réduites à néant on ne sait trop comment. Frobhisher est homosexuel, ou plutôt bisexuel, et son récit est composé des lettres qu'il envoie à son ami le plus proche, un certain Rufus Sixmith. Pour se faire oublier, il s'expatrie en Belgique, auprès du grand compositeur Vyvyan Ayrs, dont il devient l'assistant puisque ce dernier est devenu quasiment aveugle. A travers cette relation épistolaire, on apprend les frasques sexuelles du jeune Frobisher, ses tentatives pour écrire une oeuvre personnelle que son mentor s'efforce de s'approprier avec une roublardise assez consternante, ses déboires amoureux, ainsi que sa découverte du journal d'un obscur juriste de San Francisco. 

« Le conflit auquel prennent part l'industrie et les militants est analogue à un combat qui opposerait la narcolepsie à la mémoire »
 
Nouveau saut temporel, du côté de la Californie des années 70 cette fois, en compagnie de la jeune Luisa Rey, journaliste travaillant pour un magazine de seconde catégorie, pour lequel elle mène une enquête délicate sur le compte d'une société appartenant au lobby énergétique. Cette dernière développe un nouveau type de réacteur nucléaire annoncé comme révolutionnaire. Ses investigations se compliquent lorsqu'elle fait la rencontre du Pr Rufus Sixmith, un éminent physicien, qui a rendu des conclusions négatives concernant les nouvelles technologies développées par la société Seabord. Luisa comprend rapidement qu'elle a soulevé une affaire importante lorsque les cadavres commencent à s'accumuler autour de ce dossier.
L'on retrouve le récit de Luisa Rey près de vingt ans plus tard, entre les mains d'un éditeur londonien au bord du dépôt de bilan, qui, à la suite d'un différend avec la famille de l'un de ses auteurs, doit prendre la poudre d'escampette loin des remugles londoniens. Tim Cavendish a un plan infaillible pour se mettre au vert, une pension de famille quelque part dans le Nord du pays, où il pourra se faire discret tout en pilotant ses affaires par téléphone. Sauf, que la pension de famille n'en est pas une et aurait plutôt à voir avec une maison de retraite transformée en centre de détention pour personnes grabataires.
On se demande bien comment David Mitchell pourra relier son récit à celui de Sonmi-451, clone élevé à la conscience à la suite d'une expérience, condamnée à mort dans un état totalitaire qui occupe l'actuelle Corée. Esclave moderne libéré illégalement des ses entraves psychiques, Sonmi-451 a commis le crime d'oser remettre en question un ordre établi depuis des générations.
Enfin, l'auteur termine son épopée à travers les siècles, par l'histoire de Zachry, Berger d'une Terre post-apocalyptique, où quelques survivants continuent de s'entretuer pour la possession des rares terres encore préservées (du côté d'Hawaï). L'occasion pour David Mitchell, d'expérimenter un nouveau style, qui tranche singulièrement avec le reste de son roman. Le récit de Zachry est en réalité le point culminant de l'oeuvre de Mitchell et, comme ce dernier a fort bien fait les choses, il se situe à mi-parcours du roman. Oui mais alors, de quoi sont donc constituées les 300 dernières pages ? Eh bien Mitchell continue le récit de chacun de ses personnages dans l'ordre inverse de ce qu'il avait initialement proposé. Ce qui permet une mise en perspective fort pertinente de ces récits multiples, à lumière de l'histoire de Zachry. C'est assurément ce basculement de la perspective, qui fait d'ailleurs tout l'intérêt de « Cartographie des nuages ».
"Un beau jour, un monde totalement voué à la prédation brûlera de lui-même. Et j'ajoute que le Diable procédera du moindre au majeur, jusqu'à ce que le majeur devienne moindre. A l'échelle d'un individu, l'égoïsme enlaidit l'âme ; à l'échelle humaine, l'égoïsme signifie l'extinction."

Fondamentalement durant les 300 premières pages, le lecteur ne cesse de s'interroger sur la finalité de cette construction alambiquée, pour finalement être frappé d'un seul coup par son étonnante cohérence interne. Indiscutablement, David Mitchell est un astucieux et minutieux maître d'oeuvre, capable de régler avec la plus grande des précisions sa petite mécanique livresque. Cette fresque qui s'étend sur plusieurs siècles dresse de manière assez glaçante le bilan de notre civilisation, qui inexorablement se dirige vers l'implosion finale sous le poids de ses propres errements. Cupidité, avidité, mensonge, complots, exploitation de l'homme par l'homme sous ses plus effroyables aspects, exploitation d'une nature desormais à l'agonie, la chute selon Mitchell sera inexorable. Le questionnement de l'écrivain anglais n'est pas foncièrement original, mais le traitement l'est assurément davantage. Toujours est-il que l'on a le sentiment d'assister véritablement à cette chute de la civilisation occidentale à travers ces quelques saynètes, qui représentent autant d'instantanés à un instant T de notre régression, quelques clichés perdus dans l'immensité de notre bêtise d'où émergent pourtant quelques rares instants de grâce. Assurément, quelques gouttes de courage ou de poésie ne suffiront pas à nous sauver. Pessimiste Mitchell ? Oui, mais avec classe, distinction et maîtrise de soi. Typiquement britannique n'est-il pas ? 

"La savance des Anciens leur permettait d'contrôler les maladies, les kilomètres, les graines, pis d'faire du miracle un ordinaire, mais y avait quelqu'chose qu'ils pouvaient pas contrôler, nan, une faim qui s'loge dans l'coeur des humains, ouais, la faim d'en avoir plus."
(1) Gérard KLEIN. Le procès en dissolution de la science-fiction, intenté par les agents de la culture dominante. In Europe, n°580-581, août 1977. p. 145-155

samedi 6 octobre 2012

Pub : traduction française des mémoires d'Alan Lomax

Je n'ai pas pour habitude de faire de la publicité, mais cette fois c'est pour la bonne cause. L'initiative est tellement intelligente et militante qu'elle mérite un petit coup de pouce en attendant une chronique en bonne et due forme, ce qui se fera avec certitude dans les semaines à venir. 

Mais de quoi s'agit-il ? Eh bien tout simplement de la traduction en bon vieux français des mémoires d'Alan Lomax, cet ethnomusicologue américain qui a immensément œuvré au cours de sa carrière pour préserver la culture et la musique traditionnelle américaine, en particulier le blues. Pour ceux qui n'auraient pas suivi, je vous invite à lire la chronique que j'ai consacrée à la BD de Franz Duchazeau, Lomax collecteur de folk songs.  Le livre, intitulé Le pays où naquit le blues, sortira le 15 octobre 2012 dans toutes les bonnes librairies, mais vous pouvez dors et déjà commander l'ouvrage sur le site web de l'éditeur, Les fondeurs de briques ; un petit éditeur du Sud Ouest qui ne manque pas d'idées ni de courage pour traduire (grâce à l'action militante de Jacques Vassal, ne l'oublions pas) une telle somme et l'éditer dans le contexte actuel. Les petits veinards qui ont participé à la souscription ont déjà leur exemplaire en main depuis quelques jours, c'est mon cas et je vous garantis qu'il s'agit d'un très bel ouvrage que tout amateur de blues se doit de posséder. Si vous êtes bibliothécaire ou documentaliste, ce livre doit figurer dans votre fonds car il s'agit de l'un des témoignages les plus importants de l'histoire du peuple afro-américain et un ouvrage d'un poids considérable sur le plan musicologique. 

Bonus pour patienter :

- L'émission Tout un monde diffusée sur France Culture a eu l'extrême obligeance d'inviter Jacques Vassal, le traducteur du livre, à l'occasion de cet événement culturel. Le podcast est toujours disponible.

- Fondée par Alan Lomax afin de préserver le patrimoine culturel et musical des minorités, l'association Cultural Equity rassemble sur son site web l'essentiel des travaux de l'ethnomusicologue américain. Une mine d'or pour les archivistes en herbe  : www.culturalequity.org

- Le film documentaire d'Alan Lomax, The land where the blues began est intégralement disponible sur Youtube. 


Plongée au pays du blues : Ballade en blues, de Gérard Herzhaft

Gérard Herzaft est probablement, avec Sebastian Danchin, l’un des plus éminents spécialistes français du blues (lui même se définit comme un amateur éclairé) et sa réputation dépasse les frontières puisque ses compétences sont reconnues jusqu’aux Etats-Unis. Depuis trente ans, son Encyclopédie du blues fait autorité et le livre est d’ailleurs très régulièrement réédité. Il est également l’auteur du Que sais-je consacré au blues et de nombreux romans ayant pour toile de fond la musique afro-américaine. Ses compétences ne s’arrêtent pas là puisque l’homme maîtrise également d’autres registres comme la country ou la musique western. Hélas depuis quelques années certains de ses ouvrages devenaient difficiles à trouver en librairie, notamment les textes disséminés à travers plusieurs publications spécialisées. C’est le cas de ce Ballade en blues qui devait être à l’origine un projet de commande pour un grand éditeur parisien. Finalement la collection ne vit jamais le jour et le livre de Gérard Herzaft fut remisé dans un tiroir avant d’être publié par épisodes dans le magazine Soulbag (et en partie dans le magazine Blues Again). L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais grâce au numérique l’auteur a enfin trouvé un moyen simple et économique de remettre à disposition du public ses principaux ouvrages. Ce Ballade en blues contient donc le texte original, écrit à la fin des années 1970 à l’occasion d’un voyage aux Etats-Unis, ainsi que des textes plus tardifs consacrés au blues, publiés pour l’essentiel dans le magazine Soulbag dans le courant des années 1990.    


Le texte initial de 1979-1980 se présente sous la forme d’un récit de voyage qui apparaît aujourd’hui fort classique aux yeux des amateurs de blues (remonter la highway 61 du sud jusqu’à Chicago), mais qui à l’époque demeurait relativement inédit pour un européen. Ce qui en fait finalement tout l’intérêt réside dans les rencontre organisées ou totalement improvisées par l’auteur avec des artistes plus ou moins confidentiels au fil de son périple, lequel débute non pas par un haut lieu du blues, mais par le temple (symboliquement et commercialement) de la country, à savoir Nashville. Mais Herzhaft quitte rapidement l’affairée Nashville pour les routes poussiéreuses et les immenses champs de coton du Delta, la région qui s’étend rappelons-le entre le Mississippi et la Yazoo river et dont Memphis représente plus ou moins la frontière septentrionale. Vicksburg, Tunica, Clarksdale, Robinsonville... autant de noms familiers et évocateurs pour l’amateur de delta blues, qui voyagera en territoire connu, mais autant de bourgades désolées, amas de bicoques de bois tout justes organisées autour de vagues artères commerciales écrasées de chaleur et d’ennui ; le Mississippi est un état pauvre, rongé par le chômage et les inégalités sociales, mais qui exerce pourtant une étrange fascination. Dans ce décor qui pourrait paraître exotique et folklorique, mais dont la dure réalité nous explose au visage, Gérard Herzhaft rencontre quelques-uns de ces artistes oubliés (Jessie Mae Hemphill, Lucius Smith, Napoléon Strickland, Furry Lewis...) des gens simples et pauvres, souvent déjà âgés, mais qui ont côtoyé les grandes légendes du blues comme amis, collègues ou voisins. Il y a quelque chose de profondément triste et mélancolique dans ces rencontres, dans la description du quotidien et des conditions de vie d’artistes qui sont à l’origine d’une bonne partie de la production musicale du XXème siècle, mais qui n’en ont jamais récolté les fruits (quand ils ne sont tout simplement pas spoliés par des maisons de disques qui ne leur versent pas leurs droits d’auteur). A ce titre la rencontre avec Furry Lewis, âgé, malade et démuni est particulièrement poignante.  Même sans être un fan inconditionnel de blues, on ne peut rester insensible face à tant d’injustice.


En raison de sa dimension quasiment unique, ce texte est un témoignage rare et passionnant sur l’état du blues aux Etats-Unis à la fin des années soixante-dix, alors même qu’à l’époque cette musique est très largement tombée en désuétude ; il faudra attendre une bonne dizaine d’années pour connaître à nouveau un blues revival, qui reste cependant bien éloigné de la renaissance des années soixante (d’ailleurs musicalement il s’agit davantage d’une explosion du blues rock et de ses guitar heros que d’un véritable renouveau du blues). On sent pourtant poindre dans les descriptions de Gérard Herzhaft une dynamique engagée par une poignée de passionnés ; dans certains hauts lieux du blues, des intellectuels ou des amateurs éclairés, de plus en plus entendus par les responsables locaux, tentent de dépasser les réflexes hérités du passé. Les tabous vacillent et cette musique autrefois négligée, voire méprisée, suscite l’intérêt des blancs, qui y voient un moyen de valoriser le patrimoine local et de développer le tourisme. Des musées du blues apparaissent dans les villes comme Clarksdale ou Memphis, les lieux chargés d’histoire comme la plantation Stoval ou Beale Street à Memphis sont réhabilités avec une certaine intelligence (même si elle n’est pas forcément désintéressée). Certes, on pourra reprocher l’opportunisme des blancs, qui une nouvelle fois exploitent ce qui ne leur appartient pas, mais cette dynamique a permis  une certaine visibilité au blues, voire dans une certaine mesure de redonner au peuple afro-américain sa fierté. Si aujourd’hui plus personne ne conteste l’apport considérable de la musique afro-américaine, l’affaire était pourtant loin d’être bien engagée lorsque Gérard Herzhaft foulait à l’occasion de son périple les terres du Delta et ses remarques à ce sujet évoquent le scepticisme voire le rejet ou la colère. On mesure donc tout le chemin parcouru en trente années de redécouverte et de réhabilitation du blues grâce à ce témoignage essentiel.

lundi 1 octobre 2012

Souvenirs de vacances : Mucha comme précurseur de la fantaisy

Princesse Hyacinthe
Prague est une des plus belles villes du monde. Il n'est que d'y faire un tour pour s'en convaincre. C'est un bijou architectural, un de ces délicats pêle-mêle dont l'Europe centrale a le secret. Renaissance, Baroque décomplexé, Moyen Age grandiose, tous les styles se retrouvent magnifiés à Prague. Et l'art Nouveau se taille une part importante, porté par un de ses représentants les plus emblématiques, l'enfant du pays, Alfons Mucha.
Mucha est connu pour ses affiches pour les pièces de théâtre de Sarah Bernhardt, ses dessins de femmes délicieuses, allégories diverses et délicates ou ses affiches publicitaires. Mais c'est dans sa période nationaliste, quand il s'inspire des mythes et légendes slaves qu'on voit apparaitre des thèmes  que reprendront allègrement tous les dessinateurs d'heroic fantasy.
Planche tirée des Documents décoratifs



Détail de l'épopée slave
Son ouvrage Documents décoratifs  est une mine d'inspiration pour tous ceux qui souhaitent réaliser des décors exubérants, en particulier ses bijoux.


Bref, il est bon de revoir Mucha. Ce n'est pas à proprement parler un auteur, mais il a tant de liens avec la littérature qu'il a toute sa place dans un chronique littéraire...

jeudi 27 septembre 2012

Polar très noir : Le démon dans ma peau, de Jim Thompson

Maître incontestable et incontesté du roman noir, mais souvent réduit à sa dimension polardesque, Jim Thompson est l’une des figures les plus importantes de la littérature américaine. Comme beaucoup d’auteurs américains de romans noirs c’est en France que son oeuvre a suscité le plus grand intérêt, mais sa réhabilitation auprès des hautes sphères intellectuelles est hélas bien trop lente, notamment aux Etats-Unis (reconnaissons tout de même qu’Hollywood repéra rapidement le potentiel cinématographique de son oeuvre). Souvent cité pour son exceptionnel roman 1275 âmes, Jim Thompson est pourtant l’auteur d’autres romans majeurs, au premier rang desquels figure Le démon dans ma peau, qui donna lieu à deux adaptations cinématographiques.


    Lou Ford est natif de Central City, une petite ville  tranquille perdue au fin fond des plaines du Texas. Sa famille est l’une des plus respectée de la région et son père y exerça la fonction de médecin jusqu’à sa mort. En apparence l’enfance de Lou fut sans histoire et sa vie d’adulte a tout de celle du paisible flic de campagne dont l’horizon d’attente peine à dépasser les frontières du comté. Un boulot peinard, une magnifique petite amie, une maison héritée à la mort de son père... le roman aurait pu s’intituler “la vie est un long fleuve tranquille”. Mais dans l’intimité, Lou lutte en réalité contre de terribles démons hérités d’un ancien traumatisme infantile, jusqu'au jour où il ne peut plus se contenir et laisse la violence se déchaîner. Lou aime particulièrement cogner les femmes, alors il démolit une prostituée avec laquelle il entretenait une relation sado-masochiste et abat dans la foulée le fils d’un important homme d’affaire local. Il s’empresse ensuite de maquiller son crime pour aiguiller ses collègues sur de fausses pistes. Mais un crime en entraîne un autre et Lou s’engage dans une spirale infernale faite de mensonge, de dénis et trahisons.


    Le démon dans ma peau est le second roman de Thompson à mettre en scène un flic pourri en milieu rural (ou semi-rural) et l’on peut pointer un certain nombre de  similitudes. Mais Lou Ford n’est pas exactement Nick Corey, le shérif roublard de 1275 âmes, dont l’objectif est avant tout de se maintenir au pouvoir de manière opportuniste. Alors que Nick Corey est un calculateur et un manipulateur, Lou Ford est surtout un homme torturé, traumatisé par son passé et qui tente de contenir ses démons sans réellement y parvenir ; les mécaniques psychologiques qui les conduisent au meurtre sont différentes, même si en apparence les deux hommes affichent une attitude décomplexée, voire une arrogance déplacée. On détecte cependant dès le départ une tendance prononcée au sadisme chez Lou Ford, ne serait-ce que dans sa manière de titiller ses interlocuteurs lors de conversation en apparence anodines, mais qui n’ont d’autre but que de mettre mal à l’aise. Un fond de perversion qu’on ne retrouve pas tout à fait chez Nick Corey, qui est un enfoiré de première mais pas exactement un serial killer. Sauf erreur, Le démon dans ma peau est l’un des premiers romans à mettre en scène à la première personne un véritable psychopathe, bien avant l’excellent Un tueur sur la route de James Ellroy. 

    En filigrane Thompson décrit également le microcosme que représente cette petite agglomération rurale, les pressions exercées par les notables et en particulier par ceux qui détiennent le pouvoir économique, les petits arrangements dégueulasses entre puissants et le localisme forcené des élites. Une communauté gangrenée jusqu’au coeur, qui cache ses vices et les turpitudes de ses concitoyens derrières ses façades immaculées.  Un background qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler le Poisonville de Dashiell Hammett en version campagnarde. Reste au final un roman précurseur, féroce, violent, diaboliquement intelligent dans sa narration et d’une noirceur peu commune.

mardi 18 septembre 2012

SF engagée : La fille automate de Paolo Bacigalupi

Parfaitement inconnu jusqu’à présent dans nos contrées, Paolo Bacigalupi sort de l’ombre avec un roman qui a raflé chez nos amis anglo-saxons rien moins que quatre des plus grandes distinctions venant couronner la carrière d’un écrivain de science-fiction (Prix Hugo, prix Nebula, Prix John Campbell et prix Locus). Rares sont les romans à susciter une telle unanimité en leur faveur ; autant dire que la traduction de ce roman était attendue par une poignée de connaisseurs et par les responsables du Diable Vauvert, qui semblent avoir soufflé la politesse aux éditeurs spécialisés.  Grand bien nous fasse, si cela permet à la SF d’être diffusée dans les sphères culturelles les plus larges.


Mais qu’est-ce qui a bien pu susciter autant d’enthousiasme chez les anglo-saxons ? La fille automate est tout d’abord une solide anticipation, qui puise ses racines dans l’héritage de la speculative fiction ; une science-fiction empreinte de réel qui incite moins à la rêverie qu’à la réflexion. L’action se déroule intégralement en Asie, à Bangkok plus précisément, alors que le monde a connu d’importants bouleversements écologiques et doit faire face à une crise énergétique et sanitaire sans précédent. Les ressources en hydrocarbures ont quasiment disparu de la surface de la planète et les hommes doivent sans cesse faire preuve d’imagination ou de pragmatisme pour alimenter leurs villes et leurs usines en énergie. La force musculaire est désormais redevenue un excellent moyen d’alimenter une machine ou un bâtiment, tandis que les technologies plus évoluées sont destinées aux systèmes critiques ou stratégiques. Quant à la biodiversité, elle n’est plus qu’un lointain souvenir. La plupart des espèces ont disparu par mutation génétique ou bien ont été éradiquées par de nouvelles formes de maladies ou de parasites. Les grandes firmes de bio-ingénierie et les multinationales de l’agro-chimie détiennent le pouvoir et font payer leur expertise au prix fort en mettant au pas les pays réfractaires, leur contrôle sur le vivant est presque total. Presque car la Thaïlande a jusqu’à présent résisté aux pressions politiques et économiques. Durant sa révolution écologique, le pays a mis à la porte les représentants des grandes firmes de biotechnologie occidentales (les firmes “caloriques”), puis s’est constitué une importante banque de semences, un trésor génétique que la Thaïlande préserve avec le plus grand soin en bloquant ses frontières aux technologies et aux produits venant de l’extérieur. Le pays n’est ainsi pas dépendant des semences stériles fournies par les consortiums américains et les chercheurs thaïlandais développent leurs propres variétés de fruits, légumes ou céréales, ce qui ne cesse de faire enrager les dirigeants des firmes caloriques. Ces derniers tentent donc une nouvelle approche pour saper les fondations du système thaï en fomentant pourquoi pas une révolution.
Dans cet effroyable chaos culturel, économique et politique, le lecteur est invité à suivre le parcours de cinq personnages dont le destin est intimement lié à celui du pays : Anderson, l’espion d’Agrigen, qui travaille sous couverture et tente désespérément de mettre la main sur les semences thaï ; Hock Seng, un réfugié chinois qui a perdu toute sa fortune et sa famille dans les massacres de Malaisie ; Jaidee, surnommé “le tigre de Bangkok”, capitaine des chemises blanches, le bras armé du ministère de l’écologie, chargé de faire respecter l’embargo écologique ; Kanya, qui est le bras droit de Jaidee et accessoirement un agent double au service du ministère du commerce ; et enfin Emiko, une automate japonaise conçue pour faire office d’assistante personnelle et de compagne, mais que son propriétaire à abandonnée à l’issue d’un voyage d’affaire. En théorie les automates sont interdits en Thaïlande et honnis par la population et les autorités ; chaque jour Emiko risque sa vie et tente de passer inaperçue malgré les limitations que ses concepteurs lui ont imposées génétiquement ou par conditionnement (mouvements saccadés, tendance à la surchauffe, conditionnement servile destiné à brider ses capacités motrices et sensorielles).
Le roman est conçu comme un thriller politico-industriel et peut se lire comme tel, en faisant presque abstraction de ses thématiques les plus fines ; l’action prend même de l’ampleur dans le dernier tiers de l’histoire et à ce titre La fille automate remplit son contrat en matière de divertissement. Mais ce qui fait toute la richesse du roman c’est ce qui apparaît en filigrane,  l’arrière-plan politique, écologique et économique qui sous-tend l’intrigue, ainsi que les questionnements philosophiques qui sont leur corollaire. On aimerait croire qu’il ne s’agit là que de pures spéculations ou de délires science-fictifs, mais ce serait se voiler la face que d’occulter les similitudes entre le monde  post-pétrole de Paolo Bacigalupi et l’évolution actuelle des équilibres planétaires. Si l’auteur américain se montre si critique envers l’attitude des Etats-Unis et de ses grandes firmes agro-industrielles, c’est probablement parce que la ligne rouge a depuis bien longtemps été franchie. La confiscation du vivant, breveté à l’envi par Monsanto, Syngenta et autres apprentis-sorciers contribue à l’appauvrissement de  la biodiversité tout en instaurant une relation de dépendance fortement dissymétriques entre les agriculteurs (en particulier les plus pauvres) et les intérêts privés. On aimerait croire que tout ceci n’arrivera pas, mais il suffit d’observer notre environnement et de réaliser rapidement que le processus a été largement amorcé et que son inertie l’entraîne irrémédiablement vers le chaos. La force de la science-fiction réside dans son extraordinaire puissance d’évocation, dans sa capacité à fabriquer des images prégnantes, dans son aptitude à extrapoler à partir du présent. Force est de constater que le succès du roman de Paolo Bacigalupi s’explique en grande partie par sa volonté de renouer avec cette tradition de l’anticipation sociale et politique ; le moins que l’on puisse dire c’est que pour un premier roman, il s’agit là d’un coup de maître absolument imparable et d’une mise en garde douloureuse à plus d’un titre.

vendredi 31 août 2012

Mars comme si vous y étiez : Voyage, de Stephen Baxter

Tombée quelque peu en désuétude au cours des années soixante dix, après avoir eu ses heures de gloire durant l’âge d’or, la hard science connaît un certain renouveau, grâce à des auteurs comme Greg Egan, Greg Bear ou désormais Stephen Baxter. L’écrivain anglais est devenu un poids lourd dans le domaine de la science-fiction, mais au début de sa carrière il s’est surtout distingué pour plusieurs romans revisitant l’épopée spatiale humaine, au premier rang desquels l’excellent Titan fait figure de coup de maître. Dans Voyage, ce n’est plus le satellite de Saturne que la Nasa tente d’atteindre, mais cette bonne vieille planète Mars qui stimule depuis que l’homme a inventé la lunette astronomique l’imaginaire collectif. Que pourrait-on écrire de bien neuf sur le sujet depuis la publication par Kim Stanley Robinson de son imposante trilogie martienne ? Baxter a sa petite idée sur la question et plutôt qu’écrire une nouvelle saga de terraformation martienne, il imagine une mission d’exploration plus réaliste dans la droite lignée du programme Apollo, moyennant quelques torsions de l’histoire du plus bel effet ; une uchronie un peu light intégralement centrée autour du programme spatial américain et de ses implications politiques et économiques. Un angle d’attaque plutôt bien vu et qui ne manque pas d’originalité.

Afin de justifier la plausibilité de son récit, qui se déroule dans la continuité du programme Apollo sur une vingtaine d’années, Stephen Baxter a habilement modifié quelques éléments de l’histoire américaine ; ainsi Kennedy n’a pas péri dans l’accident de Dallas et continue, y compris après avoir cédé la place à Nixon, à pousser de l’avant le programme spatial américain. Mais la guerre du Vietnam oblige pourtant la nation à revoir ses priorités budgétaires et si la Nasa souhaite lancer un programme martien, elle est vivement incitée à abandonner certains projets couteux. Les sondes Vikings sont annulées et le projet de navette spatiale ne verra finalement jamais le jour. Mais en contrepartie, les chercheurs américains obtiennent les fonds nécessaires pour financer le développement d’un moteur de fusée à propulsion nucléaire. Ce sera la clé de voûte de la mission Arès. C’est la préparation et la réalisation de cette mission unique d’exploration de Mars que le lecteur est amené à découvrir au plus près, puisque l’auteur décrit avec un luxe  de détails l’envers du décor, des tractations politiques jusqu’à la conception du module d’exploration martienne, en passant par l'entraînement des astronautes ou les déboires du développement du moteur nucléaire. A cet effet, Baxter multiplie les personnages et les facettes du programme développé par la Nasa durant quinze ans, tout en alternant deux lignes narratives différentes ; la première suit de manière chronologique le développement du programme Ares (recrutement des astronautes, formation, choix technologiques....) alors que la seconde est centrée sur le déroulement proprement dit du voyage vers Mars. Cette alternance est plutôt bien vue et contribue à dynamiser le récit, tout en préservant un certain suspens.
Mais Baxter n’est pas un auteur de hard science pour rien et son roman est truffé de détails sur les technologies employées, toutes issues de projets et de profils de missions développés dans les années soixante-dix. Rien qui ne soit parfaitement renseigné et documenté, Baxter ne fait que pousser jusqu’à son terme certaines idées développées par la Nasa avant qu’elles ne soient abandonnées pour la plupart, faute de financement et de volonté politique. Il s’en explique d’ailleurs très bien dans une postface tout à fait remarquable, qui fait le point sur les différents projets développés par la Nasa à la suite du programme Apollo. Au point que si l’on fait abstractions des éléments uchroniques et de certains personnages purement inventés pour les besoins du récit, Voyage fait figure de fiction-documentaire de premier choix. A condition évidemment d’être passionné par la conquête spatiale, parce que sur le plan purement formel, Voyage n’est pas nécessairement le roman le plus abouti de l’auteur et ses personnages auraient peut-être mérité un peu plus d’attention. Mais c’est bien là le seul reproche que l’on peut formuler à l’encontre de cette formidable aventure humaine.

vendredi 3 août 2012

Chronique sociale texane version 2 : Texasville, de Laryy McMurtry

Parce que c’est l’été et qu’une immense flemme me paralyse le poignet, mais aussi parce que j’ai déjà abondamment loué les qualités de Larry Mc Murtry, je me contenterai cette fois d’un billet à teneur allégée en matière grasse et donc foncièrement plus court. Texasville est la suite directe de La dernière séance, les principaux protagonistes ont vieilli puisque l’action se déroule une trentaine d’années plus tard. Autre différence, alors que La dernière séance était plutôt centré sur le personnage de Sonny, Texasville offre un contrepoint intéressant en la personne de Duane, son ancien meilleur ami. Duane a fait fortune à l’occasion du boom pétrolier texan avant de se retrouver quasiment ruiné à l’issue du second choc pétrolier et le moins que l’on puisse dire c’est que sa vie est loin d’être un long fleuve tranquille. Son entreprise est quasiment en faillite, sa femme multiplie ouvertement les aventures, son fils aîné est devenu dealer, sa fille cadette est émotionnellement instable et les deux derniers, des jumeaux qui entrent tout juste dans leur phase adolescents pénibles, prennent un malin plaisir à le faire tourner en bourrique. Le pitch du roman (la préparation du centenaire de la ville) est bien évidemment un prétexte pour Larry McMurtry, qui s’offre le luxe une nouvelle fois d’examiner à la loupe la petite communauté un brin loufoque de Thalia. Autres temps autres moeurs pourrait-on avancer facilement, mais il est évident que Texasville prend une dimension sociologique accrue si l’on a lu le précédent roman, qui se déroulait à la fin des années cinquante. La société a depuis très largement évolué et le contraste est tout à fait saisissant, voire amusant, d’autant plus que l’auteur a choisi une perspective un peu plus rocambolesque, forçant légèrement le trait dans le registre tragi-comique pour mieux épingler les travers d’une Amérique en perte de repères. Il y a cependant un élément qui n’a guère évolué : quasiment tout tourne autour du sexe et les histoires de coucheries et de tromperies occupent une bonne partie du texte, sans pour autant tomber dans le graveleux ou le soap opera du calibre de Dallas. Mc Murtry est bien plus fin dans sa description des moeurs un peu légères de ces texans des plaines. Le regard qu’il porte sur la famille américaine est sans concession, mais empreint d’une certaine tendresse. Dommage que le roman soit inutilement long, Texasville aurait gagné en puissance et en efficacité s’il avait été légèrement condensé.

samedi 21 juillet 2012

Chronique sociale texane : La dernière séance, de Larry McMurtry

Discrètement mais sûrement, les éditions Gallmeister, créées en 2006 par Oliver Gallmeister et Philippe Beyvin, se font une place dans le secteur de l’édition. Spécialisés dans la littérature américaine leur credo est simple : publier les livres qu’ils voulaient lire et qu’ils ne trouvaient pas en France. Et lorsqu’on jette un coup d’oeil sur leur catalogue, le moins que l’on puisse dire c’est qu’ils sont en train de réaliser tout simplement un sans-faute ; rares sont les éditeurs à pouvoir se targuer d’afficher un tel niveau de qualité, d’autant plus que l’objet livre et les traductions bénéficient également de beaucoup de soin. On sent la passion qui a oeuvré derrière les choix éditoriaux, nulle place au hasard, nulle tentative de réaliser le “coup” parfait en misant à tout prix sur des locomotives ou des best sellers, Gallmeister publie une littérature qui s’inscrit avant tout dans la durée, dans une perspective quasiment patrimoniale. De la collection Rivages/noir, un journaliste avait affirmé il y a quelques années qu’elle était la pléïade du polar, nul doute que la même comparaison élogieuse s’applique à Gallmeister en ce qui concerne la littérature américaine. L’éditeur propose actuellement quatre grandes collections. “Nature writing” est consacrée à la littérature de la nature et des grands espaces, “Americana” est centrée sur la littérature urbaine ou héritière de la contre-culture américaine, “Noire” est comme son nom l’indique consacrée au polar et la collection “Totem” correspond à du semi-poche. C’est d’ailleurs dans cette collection que l’on retrouve les trois grands romans de Larry McMurtry actuellement traduits en France (La dernière séance, Texas ville et Lonesome Dove). L’auteur américain avait déjà bénéficié d’une diffusion en France, la première traduction datant du début des années 1980, mais le romancier était progressivement retombé dans l’oubli malgré le prestige dont il a été auréolé au cours de sa carrière (le prix Pulitzer pour son roman Lonesome Dove et un oscar pour le scénario du film Le secret de Brokeback Mountain). On ne peut que souligner toute la pertinence de l’éditeur d’avoir donné une nouvelle visibilité à un écrivain de cette envergure.

La dernière séance se déroule comme la plupart des romans de McMurtry au Texas, plus précisément dans la petite ville de Thalia au début des années cinquante. Il s’agit d’une chronique sociale tout en finesse, qui se lit d’une traite et manie avec à peu près autant de bonheur l’humour et la satire, sans dénier pour autant une certaine gravité. Thalia est un modeste bourg de quelques milliers d’habitants, une ville qui vit de l’élevage bovin et du pétrole. On s’y ennuie ferme et les perspectives y sont pour le moins limitées. Le moindre potin y est traqué avec avidité et il n’y a guère que l’équipe de foot du lycée qui rythme un tant soit peu le calendrier local. Sonny et Duane terminent leur scolarité à Thalia et leur maigre prestige repose sur leurs talents discutables de footballeurs ; les deux garçons sont depuis peu autonomes et louent chacun une chambre dans la même pension de famille, qu’ils financent difficilement en travaillant le soir ou le samedi dans les champs de pétrole ou comme livreur de gaz. Lorsqu’ils n’ont pas entraînement ou ne travaillent pas, ils se retrouvent au café ou au billard, attendant avec impatience le jour de paye pour emmener leurs petites amies respectives au cinéma. L’occasion de se livrer à de longs baisers langoureux dans le noir ou à de brèves séances de pelotage sur la banquette d’une voiture. Duane est le plus veinard des deux puisqu’il a la chance de sortir avec la plus jolie fille du coin, la magnifique mais très superficielle Jacy, fille d’un riche magnat de pétrole, alors que Sonny se contente de la boulotte et tout aussi creuse Charlene.
McMurtry aurait pu s’en tenir là et nous livrer une énième variation sur une jeunesse américaine terrassée par l’ennui qui tente désespérément de s’affranchir du carcan insupportable maintenu par une société réactionnaire, pudibonde et franchement rétrograde. Une sorte d’American Graffiti version texane sans les courses de bagnoles. Mais on est finalement assez loin du film de George Lucas, La dernière séance est bien plus fin et surtout moins prude. Durant quelques chapitres on se prend même à en avoir un peu assez de toutes ces considérations sur le sexe débitées par des adolescents à peu près aussi stimulants intellectuellement qu’un groupe de supporters de foot à l’heure de l’apéro. Mais finalement toute l’intelligence de McMurtry et d’apporter également un point de vue adulte et de camper des personnages secondaires franchement passionnants, que ce soit Lois (la mère de l’insupportable Jacy), superbe femme minée par l’alcool et l’ennui qui dégage un profond désespoir tout autant qu’elle fait preuve d’une incroyable lucidité (la lucidité des alcooliques déçus par la vie) ou la très touchante Ruth, la femme effacée de l’entraîneur de l’équipe de foot, tellement dominée par la personnalité brutale de son mari. McMurtry a un talent fou pour esquisser le portrait d’un personnage et lui conférer en quelques mots une incroyable épaisseur. Ce qui est le plus étonnant c’est que même les personnages les plus antipathiques sont toujours extrêmement nuancés, on est très loin d’avoir affaire à un roman manichéen. D’un point de vue sociologique on se situe à une période charnière, en apparence la vie est toujours dictée et réglementée par des conventions et une morale empreintes de valeurs judéo-chrétiennes, mais le vernis craquelle de partout et ce que la morale réprouve chacun commence à le pratiquer de son côté. Même si le pacte social tient bon, jusqu’où résistera-t-il avant de voler en éclat. La réponse n’est pas dans La dernière séance, mais très probablement dans sa suite, Texas Ville, qui se déroule une trentaine d’années plus tard, toujours à Thalia et en présence des mêmes protagonistes. Superbement écrit et non moins bien traduit, La dernière séance est un roman d’une justesse incroyable, à la fois émouvant et drôle, qui propose une vision étonnante de l’Amérique profonde alors que le pays est sur le point de subir une importante mutation sociale et culturelle. Sous couvert de parler du passage de l’adolescence à l’âge adulte, Larry McMurtry se permet en outre de traiter avec brio de la crise de la quarantaine en nous livrant en quelque sorte un roman transgénérationnel. Incontournable !