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mercredi 31 octobre 2012

Cousu main : Elinor Jones, d'Algesiras et Aurore

Voici une plongée dans le monde de la mode. Pas celui du Diable qui s'habille en Prada, mais celui bien feutré d'un prestigieux atelier de couture anglais de la fin du 19e siècle. Elinor Jones, jeune couturière douée et enthousiaste, rejoint l'atelier de haute Tiffany menée par une jeune prodige, Bianca Tiffany. Chaque saison, elle organise, sous la houlette de Hope Tiffany, sa mère, et le contrôle financier d'Abel, son frère, un bal magnifique où chaque invité porte les créations et font la réputation de la maison.
Il y a là les couturières : la seconde d'atelier, Rachel, solide et effficace ; l'ancienne, Macy, qui représente la tradition, l'expérience et l'excellence ; Lody, la joie et la bonté incarnée, et puis la magnifique Siam, métisse et compagne d'Abel, taiseuse mais doigts d'or. Il y a aussi deux domestiques chinois, Chao et Heng, qui ne s'aiment pas, l'un majordome et l'autre jardinier, l'un mystérieux et un peu angoissant, l'autre colosse et rassurant. 
Dans ce microcosme que nous découvrons avec Elinor, la jeune fille trouve rapidement sa place, travaille comme quatre et sait se faire apprécier par son incroyable gentillesse. Mais les petites intrigues des uns et des autres, les lourds secrets, y compris celui d'Elinor, les envies et les rêves des uns et des autres, et la fièvre de la préparation du bal d'hiver vont se nouer petit à petit  et resserrer leur étau autour des personnages.
La série ne fait que trois tomes. L'intrigue n'a pas la complexité d'un bon polar, mais elle est très habilement menée et les fils sont suffisamment nombreux et bien tissés pour qu'on ne s'ennuie jamais. Dans ce décors feutré et doux comme la soie, la vie et la mort vont et viennent, les joies succèdent aux chagrins et la tension monte imperceptiblement jusqu'au troisième tome où tout s'emballe, pour le meilleur et le pire, sans tomber dans l'invraisemblance une seule fois. On redoute la fin, on la suppute, on la refuse, mais elle est d'une implacable logique, et elle arrive comme un concours de circonstances imparable, un destin.
L'ambiance feutrée ne masque pas une certaine brutalité, qui s'exprime d'une manière toute féminine, qui pour en être moins sanglante que dans les histoires de garçons n'en est pas moins violente. Les hommes ne sont pas absents, loin de là, et ne sont pas réduits à la figuration, mais ce ne sont pas eux les moteurs de l'histoire : ce sont les femmes.
L'histoire aborde aussi le thème de l'anorexie avec une très grande délicatesse, ce qui n'est pas son moindre mérite. Quant à l'ultime conclusion de l'histoire, en forme maxime, elle est laissée à Heng, le jardinier, et elle m'a beaucoup plu, même si elle ne m'a pas débarrassée d'une poignante mélancolie à la lecture du mot fin.

Le dessin aux allures de mangas est très rond, agréable, et les couleurs chatoyantes. Il plaira à un public jeune (les deux premiers tomes ont été testé avec grand succès auprès des lycéennes d'Issoudun l'année dernière, je pense que la série trouvera bientôt sa place au collège). Les décors et les tenues sont en général sobres, ce qui fait ressortir la beauté des robes des bals. Les personnages sont facilement reconnaissables mais pas caricaturaux (à l'exception de la veuve Bethania, mais des veuves Bethania, nous en connaissons tous au moins une, et peut-être encore plus acariâtres que celle-là....), ce qui ajoute à la lisibilité de l'ensemble.

Aviez-vous compris combien j'ai aimé cette série ? Bien sûr, j'aurai peut-être apprécié un quatrième bal, une autre fin... mais ces trois tomes forment un tout bien cadencé, une histoire complète et non une succession d'épisodes. Plus aurait été trop ; moins aurait fait manquer aux amateurs de bandes-dessinées un très bel ouvrage.

lundi 29 octobre 2012

Destins croisés et autres errances littéraires : Ecrits fantômes de David Mitchell

Illustre inconnu lors de la publication d’Ecrits fantômes en 1999, David Mitchell s’est depuis taillé une réputation flatteuse au Royaume-Uni et bien au-delà de ses frontières. Certes, l’écrivain anglais est loin d’atteindre en France les volumes de vente d’un Ken Follett ou d’un Harlan Coben, mais chacun de ses romans est attendu avec une certaine impatience par la critique et par les fans. Deux romans auront suffi à construire et à asseoir sa réputation, Ecrits fantômes et Cartographie des nuages, deux petits bijoux qui impressionnent par leur construction narrative sophistiquée, aussi bien que par leur foisonnement d’idées et leur capacité à fusionner les genres (polar, SF, fantastique, roman historique). C’est cette capacité à intégrer et à restituer brillamment ces différentes influences, mais aussi son audace sur la forme, qui a poussé de nombreuses critiques à faire de David Mitchell l’un des fers de lance de la littérature “post-moderne”. Si le terme peut prêter à sourire tant il est vide de sens pour les lecteurs un peu familiers des mauvais genres, il n’en demeure pas moins qu’on aura rarement vu un auteur manipuler avec tant d’aisance des concepts, des procédés et des thématiques jusqu’à présent circonscrits à des genres bien délimités. Il faut bien reconnaître que David Mitchell fait partie de ces auteurs qui  ont réussi à dynamiter les barrières littéraires, piochant au gré de ses envies et sans aucun complexe ce qui apparaissait de meilleur dans chaque littérature de genre. Depuis, Francis Berthelot a proposé dans son essai Bibliothèque de l’Entre Mondes le terme de “transfiction” pour tenter de regrouper cette “nouvelle forme” de littérature qui s’affranchit allègrement des étiquettes, transgresse la taxonomie littéraire et choque les papes de l’orthodoxie culturelle. Las, le terme est loin d’avoir mis tout le monde d’accord, les plus perfides faisant remarquer que Berthelot pratiquait ce qu’il tentait lui-même de dénoncer en essayant de regrouper cette nébuleuse littéraire sous une nouvelle “étiquette”. C’était mal comprendre la volonté d’ouverture de Francis Berthelot et surtout le succès d’oeuvre aussi étranges et variées que celles de Mark Z. Danielewski, de Haruki Murakami ou de Jose Carlos Somoza, preuve que le public est prêt, lui, à s’affranchir des carcans hérités du passé.


Résumer la trame d’Ecrtis fantômes a quelque chose de vain et de foncièrement bancal car le roman vaut surtout pour sa construction narrative complexe, une telle tentative de synthèse éventerait par ailleurs tout effet de surprise, rendant la construction savamment orchestrée par David Mitchell totalement caduque. Tout juste faut-il spécifier qu’il s’agit d’un roman polyphonique dans lequel chaque chapitre est consacré à un personnage, un lieu et parfois une époque différente, chaque nouvelle qui le compose est reliée par un fil ténu à l’ensemble de cette oeuvre étrange, dont le dessein se révèle avec une extrême lenteur. Qu’y a-t-il en effet de commun entre un terroriste auteur d’un attentat au gaz sarin à Tokyo, un jeune disquaire japonais fan de jazz, un avocat d’affaire de Honk-Kong en mauvaise posture, un être immatériel qui transmigre de corps en corps en Mongolie ou bien encore des professionnels du vol d’oeuvres d’art à Sain-Petersbourg ? Mitchell diffuse habilement quelques indices, des personnages se croisent, se retrouvent plus ou moins imbriqués dans des affaires parallèles, comme si le monde n’était en réalité qu’un petit village dans lequel chacun connaîtrait plus ou moins ses voisins. On comprend assez rapidement que le roman se présente sous la forme d’une errance géographique, contrairement à Cartographie des nuages, qui était une errance à travers le temps, jusque dans un futur éloigné. Mitchell mélange évidemment habilement les genres, passant avec une maîtrise peu commune d’un registre à l’autre, adaptant son style avec une facilité déconcertante, construisant au final un roman aux qualités littéraires indéniables malgré quelques passages un poil bavards ; maîtriser le soliloque est de toute façon un art difficile, mais les personnages de Mitchell le pratiquent avec un certain bonheur, pour ne pas dire un bonheur certain. Évidemment, c’est une fois la dernière page tournée que l’ensemble prend apparemment tout son sens, que les pièces de cette étrange construction s’assemblent et s’imbriquent, laissant tout de même sur le final une dernière part de mystère, qui vous poussera irrémédiablement à reprendre depuis le début votre lecture. Juste histoire de vérifier un ou deux éléments de cette étonnante mystification finale. 

mercredi 17 octobre 2012

Attention chef d'oeuvre : Cartographie des nuages, de David Mitchell

[Ceci est un honteux recyclage d'une fiche publiée sur un obscur site professionnel, et comme je lis en ce moment même Ecrits Fantômes,  je me suis dit qu'une petite piqûre de rappel ne ferait pas de mal]

A force de fréquenter le fandom et de traîner dans les librairies spécialisées, le lecteur amateur de science-fiction  finit par oublier que son genre de prédilection est parfaitement capable de s'affranchir des frontières de genre et de contaminer les autres branches de la littérature. Heureusement, il arrive que certains éditeurs s'égarent et publient de temps à autre un OLNI comme celui de David Mitchell (ce dont on ne se plaindra pas). Il n'est pas question ici de polémiquer sur l'habileté de l'intelligentsia à récupérer certaines oeuvres phares de la SF, je renvoie pour cela à l'excellent article de Gérard Klein sur le sujet (1), mais juste de signaler que les thèmes de la science-fiction ne séduisent pas que les auteurs de littérature de gare et titillent également l'imagination et l'intellect d'écrivains mainstream. Car nul doute, à travers « Cartographie des nuages », David Mitchell assume pleinement son héritage culturel et littéraire, mêlant habilement les influences et les genres (roman d'aventure, roman d'apprentissage, thriller, dystopie, post-apo), avec un bonheur et une maîtrise que l'on aimerait rencontrer plus souvent. Fort bien me direz-vous, mais finalement, de quoi ça cause « Cartographie des nuages ».


Tout comme « Ecrits fantômes », le précédent roman de David Mitchell, « Cartographie des nuages » tient avant tout à sa structure et à sa nature polyphonique. L'auteur casse la linéarité du récit par une approche ambitieuse, qui consiste à multiplier les points de vue à travers une trame narrative étalée sur plusieurs siècles. On pourrait considérer ce schéma comme un empilement de nouvelles maintenues par un fil directeur ténu, mais David Mitchell est bien plus malin car l'ensemble est infiniment supérieur à la somme des parties.
« Prétendez-vous que la race blanche ne domine point
par la grâce divine mais par le mousquet ? »

Le roman débute en plein XIXème siècle par le récit d'Adam Ewing, juriste de la petite bourgade de San Francisco, qui relate à travers un journal son périple jusqu'aux antipodes et son retour mouvementé vers l'Amérique. Sur le navire qui le ramène vers son foyer, Adam rencontre le Dr Goose, médecin spécialiste des maladies tropicales avec lequel il se lie d'amitié et discute à bâtons rompus de sujets plus ou moins philosophiques ; le premier étant un abolitionniste convaincu, alors que le second manie le cynisme avec un certain brio. Les conditions détestables de la vie à bord, la brutalité des blancs envers les populations autochtones, le caractère profondément belliqueux et méprisable de la colonisation, sont autant de thèmes qui transparaissent à travers un récit qui transpire d'un humanisme sincère.
Changement de siècle et de ton grâce au récit épistolaire de Robert Frobisher, jeune aristocrate britannique, apprenti compositeur de musique classique de son état, qui fuit l'Angleterre après avoir vu sa réputation et sa fortune réduites à néant on ne sait trop comment. Frobhisher est homosexuel, ou plutôt bisexuel, et son récit est composé des lettres qu'il envoie à son ami le plus proche, un certain Rufus Sixmith. Pour se faire oublier, il s'expatrie en Belgique, auprès du grand compositeur Vyvyan Ayrs, dont il devient l'assistant puisque ce dernier est devenu quasiment aveugle. A travers cette relation épistolaire, on apprend les frasques sexuelles du jeune Frobisher, ses tentatives pour écrire une oeuvre personnelle que son mentor s'efforce de s'approprier avec une roublardise assez consternante, ses déboires amoureux, ainsi que sa découverte du journal d'un obscur juriste de San Francisco. 

« Le conflit auquel prennent part l'industrie et les militants est analogue à un combat qui opposerait la narcolepsie à la mémoire »
 
Nouveau saut temporel, du côté de la Californie des années 70 cette fois, en compagnie de la jeune Luisa Rey, journaliste travaillant pour un magazine de seconde catégorie, pour lequel elle mène une enquête délicate sur le compte d'une société appartenant au lobby énergétique. Cette dernière développe un nouveau type de réacteur nucléaire annoncé comme révolutionnaire. Ses investigations se compliquent lorsqu'elle fait la rencontre du Pr Rufus Sixmith, un éminent physicien, qui a rendu des conclusions négatives concernant les nouvelles technologies développées par la société Seabord. Luisa comprend rapidement qu'elle a soulevé une affaire importante lorsque les cadavres commencent à s'accumuler autour de ce dossier.
L'on retrouve le récit de Luisa Rey près de vingt ans plus tard, entre les mains d'un éditeur londonien au bord du dépôt de bilan, qui, à la suite d'un différend avec la famille de l'un de ses auteurs, doit prendre la poudre d'escampette loin des remugles londoniens. Tim Cavendish a un plan infaillible pour se mettre au vert, une pension de famille quelque part dans le Nord du pays, où il pourra se faire discret tout en pilotant ses affaires par téléphone. Sauf, que la pension de famille n'en est pas une et aurait plutôt à voir avec une maison de retraite transformée en centre de détention pour personnes grabataires.
On se demande bien comment David Mitchell pourra relier son récit à celui de Sonmi-451, clone élevé à la conscience à la suite d'une expérience, condamnée à mort dans un état totalitaire qui occupe l'actuelle Corée. Esclave moderne libéré illégalement des ses entraves psychiques, Sonmi-451 a commis le crime d'oser remettre en question un ordre établi depuis des générations.
Enfin, l'auteur termine son épopée à travers les siècles, par l'histoire de Zachry, Berger d'une Terre post-apocalyptique, où quelques survivants continuent de s'entretuer pour la possession des rares terres encore préservées (du côté d'Hawaï). L'occasion pour David Mitchell, d'expérimenter un nouveau style, qui tranche singulièrement avec le reste de son roman. Le récit de Zachry est en réalité le point culminant de l'oeuvre de Mitchell et, comme ce dernier a fort bien fait les choses, il se situe à mi-parcours du roman. Oui mais alors, de quoi sont donc constituées les 300 dernières pages ? Eh bien Mitchell continue le récit de chacun de ses personnages dans l'ordre inverse de ce qu'il avait initialement proposé. Ce qui permet une mise en perspective fort pertinente de ces récits multiples, à lumière de l'histoire de Zachry. C'est assurément ce basculement de la perspective, qui fait d'ailleurs tout l'intérêt de « Cartographie des nuages ».
"Un beau jour, un monde totalement voué à la prédation brûlera de lui-même. Et j'ajoute que le Diable procédera du moindre au majeur, jusqu'à ce que le majeur devienne moindre. A l'échelle d'un individu, l'égoïsme enlaidit l'âme ; à l'échelle humaine, l'égoïsme signifie l'extinction."

Fondamentalement durant les 300 premières pages, le lecteur ne cesse de s'interroger sur la finalité de cette construction alambiquée, pour finalement être frappé d'un seul coup par son étonnante cohérence interne. Indiscutablement, David Mitchell est un astucieux et minutieux maître d'oeuvre, capable de régler avec la plus grande des précisions sa petite mécanique livresque. Cette fresque qui s'étend sur plusieurs siècles dresse de manière assez glaçante le bilan de notre civilisation, qui inexorablement se dirige vers l'implosion finale sous le poids de ses propres errements. Cupidité, avidité, mensonge, complots, exploitation de l'homme par l'homme sous ses plus effroyables aspects, exploitation d'une nature desormais à l'agonie, la chute selon Mitchell sera inexorable. Le questionnement de l'écrivain anglais n'est pas foncièrement original, mais le traitement l'est assurément davantage. Toujours est-il que l'on a le sentiment d'assister véritablement à cette chute de la civilisation occidentale à travers ces quelques saynètes, qui représentent autant d'instantanés à un instant T de notre régression, quelques clichés perdus dans l'immensité de notre bêtise d'où émergent pourtant quelques rares instants de grâce. Assurément, quelques gouttes de courage ou de poésie ne suffiront pas à nous sauver. Pessimiste Mitchell ? Oui, mais avec classe, distinction et maîtrise de soi. Typiquement britannique n'est-il pas ? 

"La savance des Anciens leur permettait d'contrôler les maladies, les kilomètres, les graines, pis d'faire du miracle un ordinaire, mais y avait quelqu'chose qu'ils pouvaient pas contrôler, nan, une faim qui s'loge dans l'coeur des humains, ouais, la faim d'en avoir plus."
(1) Gérard KLEIN. Le procès en dissolution de la science-fiction, intenté par les agents de la culture dominante. In Europe, n°580-581, août 1977. p. 145-155

samedi 6 octobre 2012

Pub : traduction française des mémoires d'Alan Lomax

Je n'ai pas pour habitude de faire de la publicité, mais cette fois c'est pour la bonne cause. L'initiative est tellement intelligente et militante qu'elle mérite un petit coup de pouce en attendant une chronique en bonne et due forme, ce qui se fera avec certitude dans les semaines à venir. 

Mais de quoi s'agit-il ? Eh bien tout simplement de la traduction en bon vieux français des mémoires d'Alan Lomax, cet ethnomusicologue américain qui a immensément œuvré au cours de sa carrière pour préserver la culture et la musique traditionnelle américaine, en particulier le blues. Pour ceux qui n'auraient pas suivi, je vous invite à lire la chronique que j'ai consacrée à la BD de Franz Duchazeau, Lomax collecteur de folk songs.  Le livre, intitulé Le pays où naquit le blues, sortira le 15 octobre 2012 dans toutes les bonnes librairies, mais vous pouvez dors et déjà commander l'ouvrage sur le site web de l'éditeur, Les fondeurs de briques ; un petit éditeur du Sud Ouest qui ne manque pas d'idées ni de courage pour traduire (grâce à l'action militante de Jacques Vassal, ne l'oublions pas) une telle somme et l'éditer dans le contexte actuel. Les petits veinards qui ont participé à la souscription ont déjà leur exemplaire en main depuis quelques jours, c'est mon cas et je vous garantis qu'il s'agit d'un très bel ouvrage que tout amateur de blues se doit de posséder. Si vous êtes bibliothécaire ou documentaliste, ce livre doit figurer dans votre fonds car il s'agit de l'un des témoignages les plus importants de l'histoire du peuple afro-américain et un ouvrage d'un poids considérable sur le plan musicologique. 

Bonus pour patienter :

- L'émission Tout un monde diffusée sur France Culture a eu l'extrême obligeance d'inviter Jacques Vassal, le traducteur du livre, à l'occasion de cet événement culturel. Le podcast est toujours disponible.

- Fondée par Alan Lomax afin de préserver le patrimoine culturel et musical des minorités, l'association Cultural Equity rassemble sur son site web l'essentiel des travaux de l'ethnomusicologue américain. Une mine d'or pour les archivistes en herbe  : www.culturalequity.org

- Le film documentaire d'Alan Lomax, The land where the blues began est intégralement disponible sur Youtube. 


Plongée au pays du blues : Ballade en blues, de Gérard Herzhaft

Gérard Herzaft est probablement, avec Sebastian Danchin, l’un des plus éminents spécialistes français du blues (lui même se définit comme un amateur éclairé) et sa réputation dépasse les frontières puisque ses compétences sont reconnues jusqu’aux Etats-Unis. Depuis trente ans, son Encyclopédie du blues fait autorité et le livre est d’ailleurs très régulièrement réédité. Il est également l’auteur du Que sais-je consacré au blues et de nombreux romans ayant pour toile de fond la musique afro-américaine. Ses compétences ne s’arrêtent pas là puisque l’homme maîtrise également d’autres registres comme la country ou la musique western. Hélas depuis quelques années certains de ses ouvrages devenaient difficiles à trouver en librairie, notamment les textes disséminés à travers plusieurs publications spécialisées. C’est le cas de ce Ballade en blues qui devait être à l’origine un projet de commande pour un grand éditeur parisien. Finalement la collection ne vit jamais le jour et le livre de Gérard Herzaft fut remisé dans un tiroir avant d’être publié par épisodes dans le magazine Soulbag (et en partie dans le magazine Blues Again). L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais grâce au numérique l’auteur a enfin trouvé un moyen simple et économique de remettre à disposition du public ses principaux ouvrages. Ce Ballade en blues contient donc le texte original, écrit à la fin des années 1970 à l’occasion d’un voyage aux Etats-Unis, ainsi que des textes plus tardifs consacrés au blues, publiés pour l’essentiel dans le magazine Soulbag dans le courant des années 1990.    


Le texte initial de 1979-1980 se présente sous la forme d’un récit de voyage qui apparaît aujourd’hui fort classique aux yeux des amateurs de blues (remonter la highway 61 du sud jusqu’à Chicago), mais qui à l’époque demeurait relativement inédit pour un européen. Ce qui en fait finalement tout l’intérêt réside dans les rencontre organisées ou totalement improvisées par l’auteur avec des artistes plus ou moins confidentiels au fil de son périple, lequel débute non pas par un haut lieu du blues, mais par le temple (symboliquement et commercialement) de la country, à savoir Nashville. Mais Herzhaft quitte rapidement l’affairée Nashville pour les routes poussiéreuses et les immenses champs de coton du Delta, la région qui s’étend rappelons-le entre le Mississippi et la Yazoo river et dont Memphis représente plus ou moins la frontière septentrionale. Vicksburg, Tunica, Clarksdale, Robinsonville... autant de noms familiers et évocateurs pour l’amateur de delta blues, qui voyagera en territoire connu, mais autant de bourgades désolées, amas de bicoques de bois tout justes organisées autour de vagues artères commerciales écrasées de chaleur et d’ennui ; le Mississippi est un état pauvre, rongé par le chômage et les inégalités sociales, mais qui exerce pourtant une étrange fascination. Dans ce décor qui pourrait paraître exotique et folklorique, mais dont la dure réalité nous explose au visage, Gérard Herzhaft rencontre quelques-uns de ces artistes oubliés (Jessie Mae Hemphill, Lucius Smith, Napoléon Strickland, Furry Lewis...) des gens simples et pauvres, souvent déjà âgés, mais qui ont côtoyé les grandes légendes du blues comme amis, collègues ou voisins. Il y a quelque chose de profondément triste et mélancolique dans ces rencontres, dans la description du quotidien et des conditions de vie d’artistes qui sont à l’origine d’une bonne partie de la production musicale du XXème siècle, mais qui n’en ont jamais récolté les fruits (quand ils ne sont tout simplement pas spoliés par des maisons de disques qui ne leur versent pas leurs droits d’auteur). A ce titre la rencontre avec Furry Lewis, âgé, malade et démuni est particulièrement poignante.  Même sans être un fan inconditionnel de blues, on ne peut rester insensible face à tant d’injustice.


En raison de sa dimension quasiment unique, ce texte est un témoignage rare et passionnant sur l’état du blues aux Etats-Unis à la fin des années soixante-dix, alors même qu’à l’époque cette musique est très largement tombée en désuétude ; il faudra attendre une bonne dizaine d’années pour connaître à nouveau un blues revival, qui reste cependant bien éloigné de la renaissance des années soixante (d’ailleurs musicalement il s’agit davantage d’une explosion du blues rock et de ses guitar heros que d’un véritable renouveau du blues). On sent pourtant poindre dans les descriptions de Gérard Herzhaft une dynamique engagée par une poignée de passionnés ; dans certains hauts lieux du blues, des intellectuels ou des amateurs éclairés, de plus en plus entendus par les responsables locaux, tentent de dépasser les réflexes hérités du passé. Les tabous vacillent et cette musique autrefois négligée, voire méprisée, suscite l’intérêt des blancs, qui y voient un moyen de valoriser le patrimoine local et de développer le tourisme. Des musées du blues apparaissent dans les villes comme Clarksdale ou Memphis, les lieux chargés d’histoire comme la plantation Stoval ou Beale Street à Memphis sont réhabilités avec une certaine intelligence (même si elle n’est pas forcément désintéressée). Certes, on pourra reprocher l’opportunisme des blancs, qui une nouvelle fois exploitent ce qui ne leur appartient pas, mais cette dynamique a permis  une certaine visibilité au blues, voire dans une certaine mesure de redonner au peuple afro-américain sa fierté. Si aujourd’hui plus personne ne conteste l’apport considérable de la musique afro-américaine, l’affaire était pourtant loin d’être bien engagée lorsque Gérard Herzhaft foulait à l’occasion de son périple les terres du Delta et ses remarques à ce sujet évoquent le scepticisme voire le rejet ou la colère. On mesure donc tout le chemin parcouru en trente années de redécouverte et de réhabilitation du blues grâce à ce témoignage essentiel.

lundi 1 octobre 2012

Souvenirs de vacances : Mucha comme précurseur de la fantaisy

Princesse Hyacinthe
Prague est une des plus belles villes du monde. Il n'est que d'y faire un tour pour s'en convaincre. C'est un bijou architectural, un de ces délicats pêle-mêle dont l'Europe centrale a le secret. Renaissance, Baroque décomplexé, Moyen Age grandiose, tous les styles se retrouvent magnifiés à Prague. Et l'art Nouveau se taille une part importante, porté par un de ses représentants les plus emblématiques, l'enfant du pays, Alfons Mucha.
Mucha est connu pour ses affiches pour les pièces de théâtre de Sarah Bernhardt, ses dessins de femmes délicieuses, allégories diverses et délicates ou ses affiches publicitaires. Mais c'est dans sa période nationaliste, quand il s'inspire des mythes et légendes slaves qu'on voit apparaitre des thèmes  que reprendront allègrement tous les dessinateurs d'héroic fantaisy.
Planche tirée des Documents décoratifs



Détail de l'épopée slave
Son ouvrage Documents décoratifs  est une mine d'inspiration pour tous ceux qui souhaitent réaliser des décors exubérants, en particulier ses bijoux.


Bref, il est bon de revoir Mucha. Ce n'est pas à proprement parler un auteur, mais il a tant de liens avec la littérature qu'il a toute sa place dans un chronique littéraire...