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vendredi 29 mars 2013

Chronique féroce : Journal d'une femme de chambre, d'Octave Mirbeau

Affiche du film de Bunuel, avec Jeanne Moreau
Sorti des placards grâce à Ebooks libres et gratuits, voici Octave Mirbeau et sa plume acérée dans une critique décapante de la société de la fin du 19e siècle, vue par le petit bout de la lorgnette, mais au coeur des bonnes maisons.
Célestine est femme de chambre mutine et délurée. Elle vient prendre une place en province dans une maison austère tenue d'une main de fer et avec pingrerie par sa nouvelle maitresse. Elle s'ennuie des places parisiennes qu'elle a sottement délaissées les unes après les autres par espièglerie ou caprice, et se confie à son journal, sur le ton de la nostalgie grivoise.
Car il n'y a guère de place où Monsieur ne cherche pas à la trousser, et où la gourgandine ne joue pas de son charme ! Quand ce n'est pas Madame qui la pousse dans les bras d'un fils trop dissippé dans une vaine tentative de lui offrir à la maison ce qu'il va chercher chaque nuit dans des lieux mal famés...
Jeunes amoureux phtisiques, vieux fétichistes, bourgeois hypocrites, folles maitresses dépensières, radines invétérées, colonel sous la coupe de sa bonne, veuve impitoyable... La bourgeoisie en prend un vilain coup, sans détour et sans fioriture !
Mais n'allez pas croire que l'office soit plus vertueux. Il s'en faut de loin. Célestine n'est pas une oie blanche qu'on mène à l'abattoir, et ses collègues, hommes et femmes, savent tirer leur épingle du jeu, gratter sur l'argent des commissions, piquer dans les tiroirs, flâner dans les meilleures places, trousser encore et toujours la soubrette mignonne. 
La grande différence toutefois, entre l'office et le salon, c'est la précarité de ces hommes et surtout de ces femmes qui vont de place en place au gré des aléas de la vie de leur maitres, doivent se soumettre à bien des caprices, pas seulement sexuels, doivent renoncer à leur propre vie pour rendre celle des autres plus agréable, parfois au détriment de leur santé et même de leur vie !

Il m'est revenu des échos de "la couleur des sentiments" dans ce vieux livre, et des nouvelles de Maupassant, un peu de "La règle du jeu" et de "Gosford Park". Toutes ces oeuvres racontent la même chose, le grand écart entre luxe et misère, les abus sexuels, les mesquineries des uns, la filouterie des autres, et surtout cette intimité dévoilée à de parfaits inconnus, que les employeurs refusent de considérer comme des égaux d'une quelconque manière. Autour de cela, pour que l'illusion tienne, des rituels, des convenances très précises sont à l'oeuvre. Dès que celles-ci sont seulement un peu chahutées, c'est la porte, irrémédiablement. Notre Célestine en fait les frais plus d'une fois, bien trop libre dans sa servitude.
Plutôt que de disséquer un cas, Octave Mirbeau, à travers les multiples expériences de Célestine, nous offre un panorama d'une bonne quantité de maisons bourgeoises  et finit par un retournement de situation qui serait cocasse s'il n'était pas si cruel. Car quand la femme de chambre devient maitresse à son tour, pauvre bonne !

C'est un roman qui a dû apporter son lot de scandale, à appeler un chat un chat et à mettre ainsi la bourgeoisie sur la sellette. Aujourd'hui, dans un style simple et dépouillé, il nous apporte un témoignage sur la vie de l'époque, une étude sociale sanglante, sans temps mort, avec un humour noir absolument décapant.

Balade japonaise : Tokyo Sanpo, de Florent Chavouet

"Il paraît que Tokyo est la plus belle des villes moches du monde. Plus qu'un guide, voici un livre d'aventures au cœur des quartiers de Tokyo. Pendant ces six mois passés à tenter de comprendre un peu ce qui m'entourait, je suis resté malgré tout un touriste. Avec cette impression persistante d'essayer de rattraper tout ce que je ne sais pas et cette manie de coller des étiquettes de fruits partout, parce que je ne comprends pas ce qui est écrit dessus. A mon retour en France, on m'a demandé si c'était bien, la Chine. Ce à quoi j'ai répondu que les Japonais, en tout cas, y étaient très accueillants."

Florent Chavouet

Pour la génération des trentenaires, dont je fais partie, le Japon est une destination mythique, c’est le pays de l’animation à 12 images par seconde, des mangas à rallonge, des samouraïs et des Ninjas, mais aussi et surtout le Japon est le pays des jeux vidéo. Depuis quelques années, la puissance culturelle du Japon est pourtant sur la pente descendante, le secteur vidéoludique souffre de la concurrence des gros éditeurs occidentaux, qui ont su aborder le virage de la HD avec nettement plus de maîtrise technique, et il n’y a guère qu’en France que le secteur du manga et de l’animation japonaise soit aussi florissant (en dehors des frontière de l’archipel s’entend). Tout ceci fait écho aux difficultés économiques du Japon, qui peine à se relever de la crise et subit de plein fouet de dynamisme de la Chine et de la Corée du Sud. Il est d’ailleurs tout à fait symptomatique de constater la percée fulgurante de la pop coréenne depuis quelques années en France, le pays devient de plus en plus attractif et attire des milliers de jeunes Français sur les bancs des universités qui proposent des cours de coréen ; est-il utile de spécifier qu’il s’agit dans une majorité de cas  de futurs candidats à l’expatriation au pays du matin calme, un phénomène qui n’est pas sans rappeler l’attrait que le Japon exerçait (et exerce toujours dans une certaine mesure)  sur la jeunesse dans les années 80-90. 





    Difficile de déterminer si Florent Chavouet fait partie de ces japan addicts qui durant une grande partie de leur adolescence rêvent de fouler le sol sacré du Japon, collectionnant les mangas, les animés et les JRPG avec la maniaquerie qui caractérise les otakus, tout juste sait-on que le jeune homme accompagne sa petite amie durant six mois pour les besoins d’un stage, sans qu’il s’étende outre-mesure sur ses motivations. Peu importe finalement car le plaisir de la découverte et l’émerveillement face à des objets insolites, pourtant fatalement banals au Japon, demeurent intact à chaque page. Tokyo sanpo se présente sous la forme d’un carnet de voyage graphique retraçant les errances quotidiennes du jeune français dans les rues de la tentaculaire capitale japonaise. Feuilleter l’ouvrage sans s’y plonger a quelque chose de déstabilisant, Tokyo Sanpo a l’air au premier abord anecdotique ; de jolis dessins, quelques phrases sibyllines placées au petit bonheur la chance et puis la magie opère, le lecteur entre dans l’univers de Florent Chavouet, en perçoit la poésie et la subtilité. Il y a une finesse étonnante dans les observations du dessinateurs, mais également dans ses petits commentaires souvent très drôles, qui apportent de nombreux détails caractéristiques de la culture et de la tradition japonaise, mélange de coutumes ancestrales et de modernité. Ce sens du détail, cette capacité à saisir l’instant et à capter en quelques traits ce qui caractérise l’esprit japonais est la principale force de cet étonnant carnet de croquis, à tel point que l’on se demande s’il ne s’agit pas là du meilleur livre jamais publié sur Tokyo. C’est une chose que d’apprendre en quelques phrases sèches du Routard que les printemps y sont pluvieux et les étés chauds et humides, c’en est une autre de constater au travers de nombreux croquis que Florent Chavouet ne dessine jamais le ciel lorsqu’il pleut (et ces dessins sont fort nombreux). Même principe concernant le prix des fruits, très chers au Japon, Florent Chavouet s’amuse à dessiner des étiquettes de pommes, de bananes, de poires ou d’ananas, qu’il colle au fil des pages ; cela pourrait relever du détail ou du running gag futile, mais l’impact du procédé est là aussi très fort. le lecteur un peu subtil aura compris qu’offrir une corbeille de fruits lorsqu’on est invité chez des Japonais est probablement fort apprécié.  Progressivement, une géographie de Tokyo se dessine au fil des pérégrinations de l’auteur, là encore on échappe à toute lourdeur didactique, la découverte des différents quartiers de la ville se fait en douceur, Chavouet accentuant subtilement ce qui caractérise chaque secteur de la capitale (le quartier branché de Shibuya, le centre des affaires et ses gratte-ciel, le très animé arrondissement de Shinjuku, Akihabara et ses otakus...), tout en délaissant les zones qui ne l’intéressent pas, l’aspect parcellaire de la visite étant une composante qu’il faut évidemment rapidement intégrer, Chavouet ne prétendant aucunement à l’exhaustivité. Ce qui peut étonner dans les croquis de l’auteur c’est l’aspect composite de l’architecture et de l’urbanisme tokyoïte, les maisons ont l’air d’êtres faites de bric et de broc et leur entretien laisse parfois à désirer, les fils électriques et téléphoniques sont omniprésents dans les rues, tout comme les enseignes lumineuses, néons et autres pancartes publicitaires ; la ville donne globalement le sentiment d’avoir poussé au petit bonheur la chance, sans véritable plan d’urbanisme. 



Evidemment, Tokyo Sanpo ne s’adresse pas exactement aux touristes qui souhaitent planifier leur prochain voyage au Japon, le livre est avant tout destiné aux amoureux de cet étonnant pays, à ceux qui rêvent de parcourir les rues animées de Tokyo, de traverser le fameux carrefour de Shibuya ou de traîner dans les boutiques d’électronique et de jeux vidéo d’Akihabara (quartier de l’auteur apprécie finalement assez peu), à ceux qui s’émerveillent de découvrir un temple traditionnel coincé entre deux building ou qui restent fascinés par des détails exotiques de la vie quotidienne des Japonais. Tokyo Sanpo s’adresse également à ceux qui connaissent bien le Japon, y ont vécu ou séjourné longtemps, nul doute que les dessins et les commentaires de l’auteur les ramèneront avec nostalgie au pays.



Allez, pour ceux qui hésitent encore, je vous invite à consulter l'excellent site web de Florent Chavouet, consacré en grande partie à Tokyo Sanpo et sur lequel vous pourrez trouver des dessins inédits et quelques photos qui complèteront ce magnifique voyage.

mardi 26 mars 2013

Dystopie argentine : L'employé, de Guillermo Saccomanno

Ami lecteur, tu ne connais sans doute pas l’auteur argentin Guillermo Saccomanno, sache que jusqu’à présent moi non plus et que c’était là,  pour certains, une grave faute de goût. Je me suis donc empressé de réparer cette erreur en dénichant L’employé (éditions Asphalte) qui jusqu’à preuve du contraire (mais je peux me tromper) est le second livre traduit en français de cet auteur multi-primé et hautement reconnu pour ses talents d’écrivain et de scénariste en Amérique latine. L’objet en lui-même inspire confiance, format sympathique, belle illustration, quatrième de couverture alléchante et surtout, surtout, une excellente préface de Rodrigo Fresan, qui contextualise très bien l’oeuvre et la rattache à d’illustres références, au premier rang desquelles on retrouve l’incontournable Philp K. Dick, mais également des poids lourds comme J.G. Ballard ou Kurt Vonnegut. Autant dire que cette lecture augurait du meilleur. Tu l’auras sans doute déjà compris ami lecteur, si je prends un tel luxe de précaution c’est pour mieux m’écarter du tombereau d’éloges dont ce roman a fait l’objet depuis sa sortie. Oh certes, il s’agit là d’un bon roman, supérieur en bien des points à la production moyenne. Mais faut-il pour autant le porter au pinacle et le classer irrémédiablement dans la catégorie des chefs-d’oeuvre intemporels. Tout ceci n’est-il pas symptomatique de l’état de la littérature de ce début de siècle, où la moindre pépite se retrouve auréolée d’un prestige démesuré, navigant seule dans un océan de médiocrité. Loin de moi l’idée de descendre ce très bon roman, mais la critique devrait en tout état de cause prendre un peu de recul et modérer son enthousiasme, sous peine de perdre quelques onces de crédibilité.

Le lecteur de SF sera peu surpris par les procédés narratifs employés par Guillermo Saccomanno tant ils ont été usités (voire usés) à maintes reprises dans la littérature dystopique :  absence de temporalité (un futur très proche), anonymat des personnages (l’employé, le collègue, le chef, la secrétaire, tous sont nommés par leur fonction et non par leur prénom, sans doute pour accentuer la perte d’identité), géographie très vague (quelque part dans une grande ville sud américaine), contexte fortement capitaliste dans lequel la productivité prend l’ascendant sur toute forme d’humanisme.... des composantes certes très efficaces, mais peu originales. Chez Saccomanno le cadre a finalement peu d’importance, du monde extérieur on ne sait rien, tout au plus prend-il des airs menaçants avec ses bandes qui hantent les rues de la ville ou le métro, commettant quelque agression sans justification, des explosions inopinées laissent présager une forme de rébellion hostile au pouvoir en place, mais c’est un arrière-plan finalement bien discret. Le roman est intégralement centré autour du  personnage de l’employé, dont rappelons-le nous ne connaissons pas le nom ; un personnage assez peu sympathique, souffreteux, plus ou moins dépressif, inquiet en permanence, terrorisé par sa propre femme, une matrone à l’aspect effectivement peu commode, et tyrannisé en permanence par ses enfants (une horde de goinfres mal élevés). Sa vie professionnelle est à l’avenant, l’employé est un travailleur modèle qui ne compte pas ses heures, exécute ses tâches sans passion mais avec méticulosité. L’employé est littéralement terrorisé par sa hiérarchie, dont les méthodes de management n’ont rien à envier à celles des multinationales pratiquant un capitalisme outrancier, centré uniquement sur la productivité et écrasant toute velléité créative. Le facteur humain est ici réduit à sa plus simple expression, les travailleurs ne sont que des objets interchangeables, débarqués sans préavis par haut parleur (les heureux élus sont emmenés de force par la sécurité, certains s’accrochant  à leur bureau de manière hystérique, sous le regard à la fois coupable et soulagé de leurs collègues). Dans ce climat de compétition délétère, les relations entre employés sont évidemment inexistantes ou foncièrement biaisées, comment faire confiance à des collègues qui peuvent vous dénoncer à la moindre occasion pour se maintenir à leur poste ou flatter la hiérarchie. Pourtant, on ne sait trop pourquoi ni comment, une idylle naît entre l’Employé et la Secrétaire (du chef), une histoire à sens unique, purement physique pour la jeune femme, qui de toute façon court deux lièvres à la fois. Mais l’Employé perd les pédales, la Secrétaire devient pour lui une obsession, elle occupe ses pensées en permanence, provoque par son comportement de multiples souffrances, fait l’objet de délires sévères. L’Employé plonge lentement et inexorablement dans une longue déchéance, une descente aux enfers ponctuées de vagues phases de lucidités.

Finalement le roman souffre d’un défaut important, à savoir d’être centré sur à peu de choses près un seul personnage que l’on prend progressivement en grippe, faisant fi des dimensions sociologiques et politiques de toute bonne dystopie. La ville aurait pu devenir le personnage central de ce roman, une créature d’asphalte et de béton, déshumanisée, destructurée, gangrenée par la violence et les inégalités, car si tout cela apparaît en filigrane on reste quelque peu sur sa faim. L’ensemble manque d’ampleur et de démesure, on est bien loin du vertige d’un Philip K. Dick, de la profondeur d’un Ballard  ou de la folie d’un Vonnegut, quant à Orwell il vogue à des hauteurs inaccessibles. Pour autant, si l’on fait abstraction du côté un peu trop enthousiaste de la préface (et de certaines critiques), L’employé reste un bon roman, aride dans son écriture mais intelligent dans son propos, hélas pas forcément inédit. Il manque certainement à Guillermo Saccomanno, qui fait figure d’écrivain prometteur, encore une once de folie, ainsi qu’un poil d’inventivité pour passer à la postérité.

lundi 11 mars 2013

SF postapo : La route, de Cormac McCarthy

Couronné par le prix Pulitzer, La route est le roman qui a permis au romancier américain Cormac McCarthy de percer auprès du grand public, en particulier aux Etats-Unis où il s’est écoulé à plus de 2,5 millions d’exemplaires (600 000 en France). L’auteur s’était déjà largement frotté à la littérature de genre (le western avec entre autre Méridien de sang, au polar psychologique avec No country for old men), mais il est étonnant de constater que c’est un livre de science-fiction foncièrement pessimiste (voire anxiogène) qui a fait exploser sa notoriété, alors que le genre est en perte de vitesse depuis une bonne vingtaine d’années, cannibalisé par la fantasy et la bit litt. On peut s’en réjouir ou tout simplement déclarer qu’il s’agit d’un épiphénomène, ce qui est certain c’est que de nombreux lecteurs ont plongé dans l’univers de la SF postapocalyptique par son intermédiaire et il faut avouer qu’il y a bien pire entrée en matière, même si le genre a été fécond en oeuvres de qualité.

La route est un roman fondamentalement minimaliste, aussi bien sur le plan structurel que littéraire, les personnages se comptent sur les doigts d’une main et le décor principal est une route qui traverse les Etats-Unis du Nord au Sud, alors que le pays a été intégralement dévasté par un cataclysme (probablement nucléaire). Du contexte antérieur, McCarthy n’évoque rien ou presque et l’intérêt du roman réside de toute façon ailleurs. Evidemment le lecteur de SF chevronné aura tôt fait de se retrouver en territoire connu, Mad Max, Malévil, Niourk, Le facteur, La fin du rêve ou bien encore La forêt d’Iscambe... les références abondent sans pour autant que McCarthy inscrive directement ses pas dans ceux de ses prédécesseurs, l’auteur américain trace son propre sillon, apportant une nouvelle pierre à l’édifice de son oeuvre étonnante et singulière. Dans ce désert de cendres, plombé en permanence par un ciel sombre et menaçant d’où n’émerge jamais le soleil, deux ombres avancent sur la route, un homme et son fils (dont on ne connaîtra jamais les prénoms) poussant un caddie rempli d’objets ayant survécu au désastre et nécessaires à leur survie ; des couvertures, un bidon d’essence, un briquet, une bâche, quelques boites de conserve et un pistolet dont le barillet ne contient que trois balles constituent l’essentiel de leurs maigres possessions. Un trésor de guerre misérable qu’il leur faut pourtant protéger à tout prix. Bien que les survivants soient très peu nombreux, le danger guette à chaque instant et la perte de ces objets mettrait leur existence déjà précaire en grand péril. Aussi fuient-ils en permanence le moindre signe d’activité humaine et on les comprend au regard du comportement bestial et inhumain de leurs congénères, dont une majorité pratique la chasse à l’homme et le cannibalisme ; chaque survivant est en réalité une réserve de nourriture potentielle, les vestiges de la civilisation étant trop chiches pour nourrir cette poignée de miséreux. L’homme et son fils font partie des rares survivants à fouiller inlassablement les ruines qui émergent du chaos, ils y dénichent tout juste de quoi survivre quelques jours de plus, remettant à plus tard l’instant fatidique où leur corps refusera de les porter plus loin. Parfois ils découvrent un véritable trésor, une maison isolée et oubliée par les pillards, une cave dissimulée par les décombres, mais il s’agit là de havres provisoires et la peur qui les taraude sans cesse les pousse inlassablement à reprendre leur chemin vers le sud. Le sud, ni un lieu ni une destination, une maigre étincelle d’espoir à laquelle ils s’accrochent mais qui au fil de leur périple devient chaque jour un peu moins tangible tant les paysages monotones de décrépitude et de désolation s'enchaînent de jour en jour.

« Il n’y a pas de dieu et nous sommes ses prophètes. »

Stylistiquement aride, violent et sombre, voire désespéré, sur le fond, La route n’est pas une simple métaphore de la fin d’un monde, c’est une démonstration implacable de la fragilité de notre civilisation et de sa violence intrinsèque, à peine contenue par des barrières sociales si fines qu’elles ont tôt fait de voler en éclat. Que restera-t-il de notre monde une fois que nos immenses cités seront mises à terre, que restera-t-il de notre culture, de notre morale et de notre religion lorsque la terre nourricière, devenue stérile, laissera ses enfants affamés et hébétés ? Contrairement aux romans de ses prédécesseurs, McCarthy laisse l’humanité littéralement exsangue, nul îlot de survivance, nulle zone oubliée par le cataclysme, nulle société reconstruite sur les ruines de la précédente, rien d’autre qu’une désolation de cendres et de gravats. Comme s’il était le seul à avoir le courage d’imaginer la fin de l’Histoire. Pourtant au milieu de cet enfer subsiste une once d’espoir, un enfant encore habité par le bien (qui distingue encore le bien du mal plus précisément), un être humain porteur du “feu” sacré, d’une étincelle de solidarité, qu’il déploie même dans les plus grands moments de désespoir, comme si McCarthy refusait finalement d’expédier définitivement cette humanité dans les limbes du néant.