Rechercher dans ce blog

vendredi 21 février 2014

Roman historique : Hypatia, d'Arnulf Zitelmann

Bien connu des lecteurs allemands pour ses  romans historiques destinés à la jeunesse, récompensé outre-Rhin par de nombreux prix, Arnulf Zitelmann est un auteur resté confidentiel en France. Depuis la parution d’Hypatia, en 1990, L’école des loisirs a publié deux autres romans de cet écrivain allemand passionné d’histoire, mais surtout, le réalisateur espagnol Alexandro Amenabar s’est emparé du personnage d’Hypatie d’Alexandrie dans son film Agora, avec un certain succès.


Personnages historique un peu oublié, Hypatie d’Alexandrie a vécu au quatrième siècle de notre ère en Egypte. Son père, Théon, était un érudit de grande renommée et demeure aujourd’hui célèbre pour avoir été le dernier directeur du Musée d’Alexandrie, jusqu’à ce qu’il soit fermé par le patriarche Théophile d’Alexandrie, à la suite d’incidents entre les communautés chrétiennes et païennes. Sa fille, Hypatie reçut une éducation classique de grande qualité, notamment dans les écoles philosophiques d’Athènes, ce qui lui valut une réputation élogieuse dans le domaine des mathématiques, de l’astronomie et de la philosophie platonicienne, disciplines qu’elle enseigna au Musée d’Alexandrie auprès d’un public évidemment masculin, issu des couches aisées et cultivées de la société alexandrine. En cela Hypatie était une exception, certains y ont vu une féministe avant l’heure, bien que le terme soit profondément anachronique et que son travail n’ait pas grand chose à voir avec la lutte pour les droits des femmes.  Quelques décennies plus tard, le philosophe Socrate de Scolastique dira d’Hypatie dans ses Histoires ecclésiastiques :


Il y avait dans Alexandrie une femme nommée Hypatie, fille du Philosophe Théon, qui avait fait un si grand progrès dans les sciences qu'elle surpassait tous les Philosophes de son temps, et enseignait dans l'école de Platon et de Plotin, un nombre presque infini de personnes, qui accouraient en foule pour l'écouter


Hélas le destin d’Hypatie fut tragique, son attachement aux valeurs, au savoir et à la religion païenne provoqua, selon les sources anciennes, l’ire des dirigeants chrétiens, qui luttaient pour s'accaparer le pouvoir  en Egypte. Toujours selon Socrate le Scolastique, Hypatie fut accusée d’empêcher la réconciliation entre le préfet Oreste (représentant local de l’empereur romain), dont elle était une proche, et l’évêque Cyrille à la suite de conflits sanglants entre les différentes communautés religieuses d’Alexandrie. D’autres sources plus tardives l’accusèrent de sorcellerie et d’avoir détourné le gouverneur de la cité (on imagine qu’il s’agit d’Oreste) de la religion de Dieu.  Hypatie fut probablement lapidée par une foule composée d'extrémistes chrétiens en 415, devenant à son tour martyre et symbolisant la chute du paganisme dans l’empire romain.


Il parait difficile dans ces conditions de retracer de manière fidèle la vie d’Hypatie, surtout que ses travaux ne nous sont jamais parvenus  ; les historiens s’accordent aujourd’hui à lui reconnaître de grandes qualités dans la transmission des connaissances et des sciences de son époque (une sorte de vulgarisatrice et de pédagogue de haute volée pourrait-on dire), mais aucun génie novateur. Son destin singulier fut largement instrumentalisé et il est probable que sans sa mort hautement tragique et symbolique, Hypatie d’Alexandrie serait restée définitivement dans l’ombre des grands philosophes et mathématiciens de l’Antiquité.


Arnulf Zitelmann a donc largement romancé la vie de la jeune savante d’Alexandrie, racontée ici selon le point de vue de son secrétaire particulier Thonis, lui prêtant des actes et des exploits intellectuels dont évidemment nous n’avons pas aujourd’hui la preuve, mais seulement un faisceau d’indices. A l’instar du film d’Alexandro Amenabar, l’auteur insiste lourdement sur les travaux astronomiques d’Hypatie et notamment sur sa découverte (ou plutôt la redécouverte) de la théorie héliocentrique. Rappelons qu’à l’époque la science prônait, selon les thèses aristotéliciennes,  la théorie géocentrique pour expliquer le fonctionnement du système solaire ; Aristarque de Samos avait plusieurs siècles auparavant (IIIème siècle avant J.C.) confirmé son intuition en développant une théorie contraire fondée sur l’héliocentrisme, mais la force des préjugés et le poids de ses détracteurs, au premiers rangs desquels on retrouve un certain Archimède, renvoyèrent ses travaux dans les limbes du savoir ancien.  Il parait cependant difficile de souscrire pleinement et entièrement aux éléments apportés par Arnulf Zitelmann sur ce point là, aussi séduisants soient-ils, aucune source historique ne peut corroborer le fait qu’Hypatie ait travaillé sur la théorie héliocentriste. Il est évident qu’il s’agit là d’une facilité scénaristique qui collait parfaitement à la vision un peu manichéenne du roman et par la même occasion du film d’Alexandro Amenabar (intéressant mais parfois simpliste).  Il convient donc de prendre du recul et d’éviter de tomber dans le piège de la récupération historique concernant le rôle et la place d’Hypatie d’Alexandrie, une tradition qui remonte déjà à un certain Voltaire, trop heureux de découvrir en la personne de cette femme cultivée et éclairée un excellent exemple des ravages de l’extrêmisme religieux. De quoi largement alimenter son anticléricalisme et celui de générations futures. La réinterprétation à posteriori du meurtre d’Hypatie selon une lecture purement religieuse est probablement une erreur historique, sa mort a sans doute moins à voir avec ses convictions religieuses qu’avec sa position au sein de la société alexandrine, gangrenée par des luttes intestines pour s’assurer les rênes du pouvoir. Rappelons que certains des disciples d’Hypatie étaient de fervents chrétiens, notamment Synesios de Ptolémaïs (futur évêque). Aussi triste cela puisse-t-il paraître, Hypatie fut sans doute la victime toute désignée d’une lutte d’influence entre le patriarche Cyrille et le gouverneur Oreste, dont Hypatie était une amie de longue date. La renommée et l’aura dont jouissait Hypatie à l’époque faisait sans doute redouter à l’évêque Cyrille qu’elle n’influence trop les classes dirigeantes dont il essayait à tout prix de s’accorder les faveurs et le soutien politique. Le mort d’Hypatie fut donc moins le résultat d’un supposé fanatisme religieux, qui existait à l’époque, là n’est pas la question, que d’un calcul purement politique mais savamment orchestré. Cette lecture purement historique des faits permet incontestablement d’affaiblir toute tentative de récupération et d’instrumentalisation. Aussi forte soit-elle, la mort d’Hypatie, comme symbole de la fin d’un monde autrefois régi par les anciens dieux, éclairé par la culture grecque et harmonieusement dirigée par l’empereur romain n’est qu’une construction à posteriori des événements, certes séduisante sur le plan romanesque, mais historiquement faussée. Une construction idéologique en somme, dont les prémices remontent bien avant l'existence d’Hypatie et de ce costume de vierge de l’hellénisme dont on l’a revêtue, puisqu’un certain Plutarque s’était déjà fait l’initiateur et le promoteur de cette vision du monde antique.


    Concernant le roman proprement dit, n’oublions pas qu’il s’agit là d’un livre destiné à la jeunesse (à de bons lecteurs néanmoins) et aux jeunes adultes, les exégètes et les fanatiques de la véracité historique passeront certainement leur chemin, à moins de réussir à faire une totale abstraction des éléments purement fictifs. Hypatia demeure néanmoins une lecture tout à fait passionnante, voire recommandable, pour tous ceux qui restent fascinés par l’Antiquité tardive, dont le roman propose une vision d’une grande richesse. On plonge avec délice dans cette Alexandrie fidèlement reconstituée du IVème siècle, secouée par des lignes de fracture et des oppositions  inconciliable alors que le christianisme semble avoir définitivement mis un terme à plusieurs siècles de paganisme. Une période de transition capitale dans l’histoire de l’humanité et trop rarement abordée.

mardi 11 février 2014

SF écossaise : Inversions, de Iain M. Banks

Décédé il y a quelques mois (Juin 2013) des suites d’un cancer, l’écossais Iain M. Banks fut l’un des plus talentueux écrivains britanniques de ces trente dernières années tous genres confondus. Son oeuvre n’est d’ailleurs pas circonscrite à la science-fiction, même si en France ses romans de littérature générale ont peu été traduits (petite astuce pour les néophytes, ses romans de SF sont signés Iain M. Banks, alors que ses romans de littérature générale sont signés plus simplement Iain Banks). Son oeuvre la plus remarquable est liée à la création de l’univers de la Culture, une civilisation pan-galactique extraordinairement avancée sur le plan technologique, foncièrement progressiste, profondément hédoniste et d’une grande libéralité sur le plan sociétal, mais dont l’auteur se plaît également à montrer les facettes les moins reluisantes, notamment son impérialisme forcené et la violence qu’elle est capable de déployer face aux sociétés qui s’opposent à son emprise et à son expansion. Avec son dernier opus (La sonate hydrogène), publié à titre posthume en France, le cycle de la culture compte neuf romans et une longue novela (“L’état des arts”). Bien que la plupart des romans de la Culture se situent en marge de cette étonnante civilisation, Inversions tient une place bien particulière dans la série de Iain M. Banks et seuls les lecteurs familiers de cet univers pourront saisir les rares allusions et les éléments qui permettent à ce roman d’être rattaché au cycle de la Culture. Entendons-nous bien, Inversions est un roman de grande qualité que tout un chacun peut lire avec grand plaisir, mais seuls ceux qui connaissent bien la Culture pourront en comprendre toute la richesse et la subtilité, pour les autres Inversions à toutes les apparence d’un roman se déroulant dans un univers médiéval assez proche de la fantasy.

Rares sont les romans de Banks à se dérouler au coeur même de la Culture, comme si l’auteur prenait un malin plaisir à nous faire découvrir différentes facettes de cette séduisante civilisation en l’appréhendant par sa périphérie. La plupart des romans de la Culture mettent en scène une branche diplomatique appelée Contact, dont le rôle consiste à évaluer la capacité des mondes qui ne font pas partie de la Culture à intégrer son giron. Au sein de Contact, une entité encore plus secrète et mystérieuse, Circonstances spéciales, fait office de bras armé de la diplomatie et intervient plus ou moins discrètement pour faire évoluer les événements en faveur des objectifs de la Culture.   Inversions ne fait pas exception à cette approche, le roman se déroule intégralement sur une planète inconnue, aux confins de la galaxie, un monde dont la civilisation sort tout juste du Moyen-Age. Pas de technologie avancée, mais une myriade de royaumes et d'empires qui se livrent une guerre sans merci depuis des temps immémoriaux. A la cour du roi Quience, le Docteur Vosill, une femme d’une prestance inégalable, exerce la fonction de médecin du roi. Son talent semble hors norme et n’a d’égal que la profondeur de ses connaissances médicales. Mais ses capacités suscitent la méfiance de certains puissants et des hommes les plus proches du roi, en témoigne le rôle de son propre apprenti, qui est en réalité chargé d’espionner ses faits et gestes. Cette suspicion ne semble pas troubler outre-mesure la tranquille assurance de Vosill, pire, ceux qui se liguent contre elle sont victimes d’accidents, de disparitions ou de meurtres inexpliqués. Non loin de ce royaume, sur les cendres de l’empire, le Protecteur réunit ses forces pour mettre au pas quelques baronnets situés à la périphérie de son domaine. Protégé par un garde du corps nommé De War, le Protecteur sombre progressivement dans la dépression tandis que son fils unique est atteint d’un mal inconnu, que les plus grands médecins ne réussissent pas à diagnostiquer et encore moins à soigner.  De War quant à lui se rapproche de Dame Perrund, l’une des favorites du Protecteur. Entre ces deux êtres hantés par leur passé se noue une relation intense mais platonique, dont l’écheveau se dénoue au fil d’histoires en apparence anodines mais lourdes de sens, mêlant habilement considérations philosophiques (sur la notion d’intervention et de non-intervention, un thème récurrent dans les romans de la Culture) et expériences douloureuses.

Inversions est en quelque sorte un concentré de l’art de Iain M. Banks et une démonstration (une nouvelle fois) éclatante de son talent et de la subtilité de son propos. Rien n’est jamais simple chez cet auteur et la surface des choses cache toujours une dimension bien plus profonde et surtout bien plus jubilatoire. Mais dans le roman présent cet accès est tout simplement refusé aux lecteurs néophytes. Inversions est également un roman déconcertant pour les fans de la Culture car tout l’aspect clinquant et séduisant de cet univers est ici absent ou tout du moins subtilement caché. Pas d’immenses stations orbitales, pas de vaisseaux spatiaux autonomes, pas d’intelligences artificielles, de drones ou d’armes exotiques, tout cela n'apparaît pas dans le roman, ou tout du moins pas  de manière directe. Faut-il voir dans cette absence de quincaillerie technologique l’une des raisons pour lesquelles Inversions semble être le moins apprécié des romans de la Culture, peut-être, mais en contrepartie il pourrait bien être le roman le  plus remarquable du cycle pour tous ceux qui admirent le travail souterrain de la section contact. Inversions provoque un subtil vertige du fait du décalage constant entre la narration  (celle d’un indigène de la planète) et l’univers finement suggéré de la Culture, une dimension qui, au risque d’insister trop lourdement, n’apparaîtra qu’aux fins connaisseurs. On se plaît alors à tenter de déceler quels éléments relèvent d’une intervention de la Culture sur les événements tout en s’amusant de l’incompréhension du narrateur. Un tour de force tout simplement jubilatoire, qui relève autant de la prise de risque que du fan-service. Un grand Banks, tout simplement.

Quant à ceux qui resteraient intrigués par l’univers de la Culture ou qui voudraient accéder au second niveau de lecture d’Inversions, je ne saurais trop leur conseiller de commencer par un roman plus accessible du cycle, Une forme de guerre par exemple ou bien encore L’homme des jeux sont de très bonnes entrées en matière.