Rechercher dans ce blog

dimanche 19 juin 2016

Les passagers anglais, de Matthew Kneale

 Londres, 1857. Le révérend Wilson, géologue de droit divin, entend prouver au monde que le paradis perdu, le fameux jardin d'Eden, se trouve en Tasmanie, grande île située au sud de l'Australie et que les Anglais nomment aussi « Terre de Van Diemen ». Colonie pénitentiaire grâce à laquelle l'Angleterre espère se débarrasser de toute la racaille qui infeste le royaume, la Tasmanie est surtout la terre de Peevay, jeune aborigène qui assiste à l'invasion de ces colons qui croient que le moindre morceau de prairie inoccupé leur appartient de droit. Peevay observe, impuissant, la lente agonie de son peuple, massacré par des nouveaux venus qui jugent la présence des noirs inopportune, décimé par les maladies amenées par les colons, déporté par les autorités britanniques, qui jugent que ces sous-hommes perturbent la bonne installation des pionniers, ou réduit à l'impuissance face à la supériorité technologique de l'envahisseur. Certains tentent bien de se révolter, mais cela ne fait qu'accélérer la destruction d'une civilisation vieille pourtant de 50 000 ans. 

 Pendant que disparaissent donc les aborigènes de Tasmanie (et ceux d'Australie continentale par la même occasion), le révérend Wilson organise son expédition et embarque, en compagnie d'un médecin et d'un jeune botaniste, sur le navire du capitaine Kewley, un vieux briscard originaire de l'île de Man, qui espère faire de la contrebande à peu de frais du côté de Maldon. Poursuivis par la douane anglaise après une opération avortée, le capitaine et ses marins mannois se retrouvent embarqués (un comble pour des marins) dans l'aventure, et imaginent revendre leur marchandise de contrebande à prix d'or en Australie. C'est sans compter sur le sort, qui semble prendre un malin plaisir à contrecarrer les plans astucieux de Kewley et de son second.


 Il est des oeuvres, rares, qui s'imposent d'elles-mêmes au lecteur, des romans dont on sait au bout de quelques lignes qu'ils transcendent le genre et dépassent le simple cadre de la littérature pour embrasser d'autres problématiques. D'aucuns parleraient de chef d'oeuvre, mais le mot étant ces derniers temps quelque peu galvaudé, nous éviterons d'en user, pour ne pas tomber dans l'éloge dithyrambique et creux. « Les passagers anglais » appartient à ces romans que l'on aimerait voir plus souvent, une oeuvre puissante, élégante et érudite, qui charme le lecteur et lui procure un intense plaisir de lecture. 


 A mi-chemin entre roman historique et récit maritime, « Les passagers anglais » déborde le cadre du divertissement, pour élaborer une critique du colonialisme d'une rare intelligence et d'une simplicité pourtant désarmante. Récit « polyphonique » qui multiplie les personnages et les narrateurs (cette alternance des points de vue est l'une des grandes forces du livre), « Les passagers anglais » explose les barrières classiques de la narration romanesque, au travers d'une construction inventive et incroyablement dynamique. Extraits de journal de bord, notes scientifiques, lettres, rapports administratifs, l'auteur multiplie les supports et jongle avec les styles, change de registre d'une page à l'autre, adaptant la forme à chacun de ses personnages. Le tout, avec une maîtrise et un talent qui forcent le respect. L'écriture, simple mais élégante, accouche d'un récit pétillant mais profond, diffusant une mélodie douce et humaniste.

  Évitant l'écueil du roman moralisateur, l’œuvre de Matthew KNEALE est non seulement une histoire réussie, mais aussi et surtout une leçon d'Histoire, qui prouve que l'on peut allier le roman d'aventure maritime (voire le roman naturaliste) et un discours critique sur les actes de nos pères. Nous ne sommes pas responsables du passé, mais il serait bon de ne pas oublier que notre civilisation repose aussi sur des fondations qui recouvrent les ossements des cultures que nous avons méprisées et détruites par notre ignorance et notre intolérance.

NB : Si vous avez déjà lu cette critique ailleurs sur le web, c'est normal, il s'agit d'un recyclage de ma part (après tout, c'est tout de même moi qui l'ai écrite). En espérant que cette facilité redonne  un peu de visibilité à cet excellent roman.

jeudi 16 juin 2016

Chronique d'une fin annoncée : Groom, de François Vallejo

Ceux qui fréquentent ce blog depuis un certain temps savent parfaitement que la littérature blanche n’est pas exactement ma tasse de thé, surtout lorsqu’elle est d’origine française certifiée, ce qui ne veut pas dire que je ne lui trouve aucune qualités, juste que mon inclination naturelle me conduit assez régulièrement vers la littérature de genre ou la littérature étrangère (plutôt underground d’ailleurs). L’autoficiton à la française m’ennuie et ce qui m’attire c’est le dépaysement, l’altérité, le sentiment d’être transporté ailleurs. Mais en dépit de ces principes, qui ne sont en rien un dogme mais simplement une constatation établie de manière purement empirique, il m’arrive de temps à autres de faire une incursion derrière les lignes ennemies, souvent parce qu’on me prête ou m’offre un livre. Vous aurez donc compris que c’est le cas de ce Groom écrit par François Vallejo et auréolé en 2004 du prestigieux prix des libraires (nan je déconne, je sais pas si c’est prestigieux, mais à mon sens c’est nettement plus crédible que le prix Goncours).


Groom est construit comme un roman à énigme auquel l’auteur aurait habilement mêlé une chronique familiale sur fond d’histoire de l’art. Le début du livre est même assez trompeur puisqu’il nous entraîne sur une fausse piste, avec son atmosphère d’étrangeté flirtant gentiment avec le fantastique. Oui mais non, Groom est un roman bien ancré dans le réel, puisant ses ressorts narratifs dans une histoire familiale lourde et oppressante.
    Antoine et Véra Carmi ont toutes les apparences du couple lambda. Sans enfants, bien établis professionnellement, leur vie, réglée comme du papier à musique, suit son cours lentement et sans heurts. Jusqu’au jour où cette belle mécanique se grippe et révèle les failles d’un couple qui se croyait uni et solide. Pourtant les ferments de ce malaise étaient déjà en gestation depuis le jour même de leur rencontre, mais Véra refusait d’y prêter attention, après tout la vie qu’ils menaient lui convenait. Mais lorsqu’elle est appelée en urgence par le centre Pompidou suite au malaise de son mari en plein milieu du musée d’art moderne et contemporain, Véra commence à douter. Que faisait Antoine en pleine journée dans un musée, alors qu’il était censé se trouver à son travail ? Qu’y faisait-il d’ailleurs puisque son mari n’avait jusqu’à présent démontré aucune appétence pour l’art ? Pourquoi a-t-il disparu avant même qu’elle n’arrive à son secours ? Toutes ces questions se bousculent dans sa tête et renforcent le malaise qui naît entre eux puisqu’Antoine semble vouloir éluder complètement cet étrange épisode. De retour du travail, son mari n’évoque même pas sa visite au musée et son évanouissement, se contentant de lui narrer sa journée de travail, tellement plate et semblable aux autres. De son côté Véra n’ose pas interroger son mari, était-ce bien lui au musée, pourquoi souhaite-t-il s’enfermer dans une certaine forme de mutisme à ce sujet ? A force de non-dit le couple s’enfonce progressivement dans la crise,  et le doute devient un puissant levier d'incompréhension puis de mésentente.
    En réalité, et c’est probablement l’élément le plus tragique de cette histoire, ce doute profond (mais de nature différente) qui s’empare de Véra et d’Antoine est un grand malentendu, celui du non-dit, car Antoine, échaudé par deux échecs amoureux successifs, a profondément caché à son épouse l’histoire peu banale de sa famille et c’est ce secret profondément enfoui, qui empoisonne progressivement la vie du couple, au point de le faire éclater, malgré l’amour et l’attachement qu’ils éprouvent (précisons qu'Antoine éloigne Véra de ses secrets de famille pour la protéger). D’aucuns affirmeraient qu’il s’agit là d’un roman profondément imprégné par les concepts (plus ou moins sérieusement établis) de psychogénéalogie, autrement appelée analyse transgénérationnelle. De quoi s’agit-il ? Tout simplement de l’idée selon laquelle les traumatismes vécus par les ancêtres d’une famille se répercutent sur les générations suivantes, jusqu’à induire inconsciemment des troubles psychologiques de manière plus ou moins prononcée. Force est de constater que l’histoire des Carmi illustre parfaitement ce concept. D’échecs en ratages complets, chaque homme de cette famille semble, après avoir été promis à un avenir radieux, s’enfoncer dans une profonde apathie et prendre un malin plaisir à gâcher sa vie. Antoine avait donc tout pour échapper à ce funeste destin, mais incapable de couper les ponts avec sa famille, il se laisse contaminer par cette relation toxique ; ruinant sa vie professionnelle et personnelle. Ce sont les ferments initiaux de cette contamination que François Vallejo dévoile progressivement au fil de son roman, sous les yeux incrédules du lecteur qui devine sans ambiguïté que, de par sa nature même, cette histoire ne peut échapper au fatalisme qui émaille chaque page du récit. 

    Un peu déstabilisant dans ses premières pages, en raison du style et de la narration de François Vallejo (style indirect, peu de dialogues, point de vue narratif fluctuant), l’auteur impose peu à peu sa petite musique et la lecture devient fluide et naturelle, parfaitement en phase avec le caractère générationnel du roman. Sa dimension tragique, presque déterministe, pose des questions essentielles sur le poids de notre histoire familiale et sur notre incapacité parfois chronique à nous extraire de certains schémas familiaux. Il y a à la fois de la profondeur et de la résonance dans cette histoire, qui ne devrait pas laisser les lecteurs indifférents. D’ailleurs, les libraires ne s’y sont pas trompés en lui accordant leur récompense.