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mercredi 19 octobre 2016

Chronique sociale coquine : Lala pipo, de Hideo Okuda

Cela fait bien longtemps que je ne m’étais pas autant amusé à la lecture d’un livre, très honnêtement depuis le dernier Tim Dorsey. Cette fois encore, il s’agit d’un OLNI* que par facilité certains seraient tentés de classer au rayon érotisme, mais que les bons libraires, c’est à dire ceux qui ont lu cet excellent Lala pipo, auront pris soin de présenter parmi les nouveautés les plus en vue de la rentrée littéraire (oui, comme le mien, mais c’est normal c’est le meilleur libraire du monde). Bon, il faut reconnaître que la couverture, plutôt réussie au demeurant, mais sans doute un peu trop rose, est un argument qui intrigue et distingue ce livre des centaines de nouveautés qui s’épanouissent plus ou moins chaque année sur les étals des libraires. Mais le résumé placé à l’intérieur de la jaquette, aura tôt fait de faire fuir, les joues en feu, quelque mère de famille qui, intriguée par l’objet, aurait eu l'effronterie d’en prendre connaissance au gré de ses déambulations du samedi après-midi chez Leclerc. Donc Lala pipo (vous saurez le pourquoi du comment de cet étrange titre à la fin de l’ouvrage) est un roman japonais plutôt osé (oui bon, pornographique) d’Hideo Okuda, à qui l’on doit l’excellente série du Dr Irabu (Les remèdes du Dr Irabu et Un yakuza chez le psy), publiée également chez Wombat. Autant dire qu’en matière de romans étranges et décapants, l’auteur japonais est un maître. Quant-à Lala pipo, il est devenu carrément culte au Japon et a fait l’objet d’une adaptation cinématographique qui ne manque pas de piquant, mais dont nous n’avons jamais entendu parler dans nos verdoyantes et riantes contrées occidentales. Tiens, mais pourquoi donc ? Attendez que je vous raconte, vous allez rapidement comprendre.

    Lala pipo est un roman choral qui met en scène six personnages, à la fois pathétiques et attachants, au coeur même de l’immense mégalopole tokyoïte. Jusque là, tout va bien et le lecteur de s’imaginer qu’il s’agit d’un énième roman sur les milieux interlopes japonais, sauf qu’en fait non, Hideo Okuda met en scène des personnages tout ce qu’il y a de plus ordinaires, même si effectivement le panel rassemble son lot d’humiliés, d’otakus et autres oubliés du système. Un pigiste trentenaire qui travaille à domicile, tentant tant bien que mal de joindre les deux bouts et dont l’un des rares plaisirs est d’écouter les exploits sexuels du voisin qui occupe l’appartement au-dessus du sien. Un jeune rabatteur au coeur tendre, qui débauche les jeunes filles dans la rue pour les placer dans des clubs louches, mais qui tombe immanquablement amoureux de sa dernière protégée. Une femme au foyer terrassée par l’ennui, qui se découvre soudain une passion pour le sexe et décide de se lancer dans une carrière d’actrice de films pornos (à l’insu de son mari bien évidemment). Un modeste employé de karaoké, incapable de dire non, qui se laisse entraîner dans un commerce de passes à l’insu de son patron (je vous laisse imaginer à quoi servent les cabines de karaoké). Un écrivain de romans érotiques sur le déclin, qui cherche un nouveau souffle auprès de lycéennes aux moeurs un peu légères moyennant tarification (il faut bien trouver des fonds pour payer le sac Vuiton ou la montre Cartier). Et enfin une jeune femme complexée par ses problèmes de poids, qui multiplie les amants et filme ses ébats à leur insu pour les revendre sur le marché du porno pirate. Comme il se doit dans un roman de ce type, tous ces personnages sont plus ou moins liés entre eux, le télescopage de leurs destins réservant son lot de surprises tantôt amusantes, tantôt glaçantes.

Autant être honnête, Lala pipo est un roman qui parle de sexe (ouille !), voire carrément de cul (non, ça n’est pas sale et ce n’est jamais vulgaire) et de manière assez crue par dessus le marché, mais c’est également bien plus que cela, c’est une oeuvre dont l’ambition littéraire est, sans être affichée de manière ostentatoire, indéniable. Contrairement à un roman pornographique, l’objectif de l’auteur n’est pas ici de provoquer l’excitation du lecteur, mais de s’affranchir des tabous et d’évoquer plusieurs travers de la société japonaise moderne. Non vous ne rêvez pas, le sexe n’est ici qu’un prétexte et le propos va bien au-delà des scènes coquines qui émaillent le texte pour évoquer des thèmes puissants comme la solitude, l’ennui,  la déshérence de la jeunesse japonaise, la violence refoulée d’une grande partie de la population masculine, mais également l’explosion de la cellule familiale ou bien encore les dérives liées à la marchandisation du sexe. Arrivé au terme de l’ouvrage, le lecteur est bien évidemment frappé par la pertinence du propos, par l’intelligence d’un roman qui arrive à transcender sa propre nature pour nous parler de la vie des Japonais sous un aspect certes parcellaires, mais éminemment pertinent. Alors on sourit, on rit même, on se délecte des personnages à la fois truculents et pathétiques imaginés par Hideo Okuda, mais l’on se dit tout de même que la société japonaise ne va pas très fort. Il faudra néanmoins relativiser la portée de ce roman, qui agit comme un prisme déformant ; non tous les Japonais ne sont pas des érotomanes ou des pervers, mais il n’empêche que les dérives dénoncées dans Lala pipo sont une réalité et interrogent le devenir d’un pays dont les repères s’estompent inexorablement. 

*Objet livresque non identifié ou ouvrage littéraire non identifié, au choix

mardi 18 octobre 2016

Néanderthal à tous les étages, ou trois livres pour une chronique

Néanderthal par J.H. MacGregor
J'ai des passades. En ce moment, c'est Néanderthal qui a mes faveurs. Oui, le type, là, en chapeau... ou presque. Je me suis laissée séduire par la savante prose de Marylène Patou-Mathys, une des grande spécialiste du bonhomme en France. J'ai donc d'abord lu consciencieusement son ouvrage savant, Néanderthal, une autre humanité, avant de me plonger plus tard, au gré d'une visite au musée des Eyzies de Tayac dans son délicieux Madame de Néanderthal, journal intime, co-écrit avec une journaliste, Pascale Leroy.

Autant le premier ouvrage nous raconte l'histoire de cet humain à la fois très différent et très semblable, dans un style agréable mais tout de rigueur scientifique, autant le second est un concentré d'humour vulgarisateur. Prenant le point de vue de la solide Brune, les deux auteures décrivent la vie quotidienne d'une tribu de Néanderthaliens, ses joies et ses peines, et bien sûr l'arrivée d' une espèce de Zigues inconnue, frappant par leur laideur et leur maigreur, encore que, en y regardant à deux fois... Raconté sur le ton de la confidence (ce n'est pas parce qu'on n'a pas encore inventé l'écriture qu'on devrait se dispenser de tenir un journal intime), le récit de Brune explore les repas quotidiens, les rapports dans la grotte, les douleurs, les frayeurs, les amours et les contrariétés de tout ce petit monde, mais aussi les grandes décisions à prendre, avec les anciens gâteux ou les jeunes va-t-en-guerre, et puis la mort...
Enfin, pour terminer cette exploration, une enquête journalistique mêle reconstitutions et réactions des scientifiques. C'est le livre du journaliste Éric Pincas, Qui a tué Néanderthal ?. L'ouvrage n'est pas sans me rappeler, sur la forme, ce délicieux documentaire qui a fait les délices de quelques élèves de Laon, Macchabées, où un journaliste part à la découverte de son sujet pas après pas.  Éric Pincas fait, lui, le tour de la question de l'extinction de notre cousin en humanité, 10.000 ans après la première rencontre avec nos ancêtres Cro-Magnon. Il emprunte pour cela un artifice narratif, nous plongeant dans la transe d'un chamane sibérien pour mieux décrire des scènes suggérant les différentes hypothèses avancées par les anthropologues pour expliquer la fin de Néanderthal.
 
Dans les trois cas, le dépaysement est assuré, car si l'homme, ou la femme, de Néanderthal est notre tellement proche cousin qu'on se demande parfois s'il formait une véritable espèce différente de la nôtre, en revanche sa vie, ses modes de pensée ou le peu de fragments qu'on peut en connaître nous sont radicalement étrangers.  Petit, râblé, musculeux et massif, remarquable chasseur, Néanderthal a vécu pendant 300.000 ans en Europe et au Proche-Orient. Il a évolué différemment dans les diverses régions qu'il a peuplé, et puis il a disparu, probablement à cause de facteurs multiples, lui qui avait pourtant résisté à plusieurs glaciations.
Et avant de conclure un peu vite à notre supériorité, n'oublions que nous autres Sapiens, nous ne sommes apparu qu'il y a 200.000 ans dans le meilleur des cas, et  que nous avons encore au moins 100.000 ans à tenir avant d'en remontrer au petit gars de la vallée de Néander...

dimanche 16 octobre 2016

Roman posthume : Nos âmes la nuit, de Kent Haruf

Décédé en 2014, Kent Haruf faisait partie de ces auteurs américains issus de l’Amérique profonde, attachés à leur terroir et à l’authenticité de leur région. D’une rare discrétion, l’écrivain originaire du Colorado n’a jamais été un auteur très prolifique, mais chacun de ses romans est une petite pépite d’humanisme et de sensibilité. C’est donc sous l’oeil à la fois acéré et bienveillant d’un auteur qui se plaît à observer le quotidien des gens simples et ordinaires, que la petite ville de Holt revit à nouveau, pour notre plus grand mais hélas ultime plaisir.


Addie et Louis sont voisins et retraités, tous deux ont vécu une vie longue et riche, mais depuis le décès de leurs conjoints respectifs la solitude a fini par s’emparer de leur quotidien. Alors Addie demande un jour à Louis de lui tenir compagnie la nuit. Oh, rien de fripon dans cette proposition, juste le besoin de ne plus passer ses nuits seule, entourée par les vieux objets qui ont marqué si longtemps sa vie et transpercée par le souffle glacée des nuits hivernales. Alors Addie a songé à Louis, un homme calme, responsable et qui saura peut-être l’écouter et partager ses doutes comme ses joies. Et contre toute attente, Louis accepte la proposition d’Addie. Le soir venu, il traverse son jardin et vient frapper à la porte d’Addie, qui l’accueille dans son intimité. Couchés l’un près de l’autre, ils bavardent, se tiennent la main chastement et évoquent leurs vies respectives, la disparition de leurs conjoints, leurs doutes, leurs peines et leurs regrets. Peu à peu, s’installe l’intimité, Addie et Louis se construisent une vie commune alors que grandit leur amour, d’abord timide puis libéré de toute contrainte. Évidemment, leur relation provoque un certain émoi parmi la population de Holt, certains s’offusquent de l’indécence de la situation et leurs enfants tentent de les éloigner l’un de l’autre, comme si l’amour entre deux personnes consentantes était une offense passé un certain âge. Un petit baiser chaste entre deux vieillards suscitera probablement en société un sourire amusé, mais imaginer que les mêmes personnes puissent avoir des relations sexuelles à un âge avancé provoque des réactions que l’on croyait d’un autre âge (tout du moins dans une petite ville du Colorado).


Ce très court roman, écrit d’une plume simple et pour le moins économe en figures de styles et autres artifices d’écriture, n’est probablement pas le roman le plus impressionnant de Kent Haruf, mais la profondeur des questions qu’il suscite n’a d’égal que la puissance de son propos. Avec pudeur, mais sans tabou, l’auteur américain ose parler d’amour physique entre deux personnes âgées, et le moins que l’on puisse dire c’est que Nos âmes la nuit est une véritable leçon de vie, une ode à à la tolérance qui n’avait rien d’une évidence. A la fois drôle, poétique et tragique, mais tout en retenue, cet ultime roman de Kent Haruf clôt avec justesse le cycle que son auteur avait consacré à la ville de Holt (imaginaire, faut-il le rappeler).