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vendredi 7 janvier 2011

Jazz in New Orleans : Courir après le diable, de David Fulmer


Le polar-jazz est-il un genre à part entière ? C’est à se le demander tant les deux font bon ménage et participent indiscutablement à l’imaginaire lié aux années cinquante. Mais cette fois il faut remonter le temps d’environ un demi-siècle, prendre la highway 11 en direction du delta, jusqu’à la Nouvelle Orléans, et s’imprégner de l’ambiance de storyville, le quartier chaud de la ville. En ce début de XXème siècle, la Nouvelle Orléans n’est plus la perle du Sud, mais si son économie vacille son aura culturelle persiste. Big Easy attire comme un aimant, sa vie nocturne fascine et ses lois plutôt souples ont permis l’éclosion de clubs et de maisons closes de standing variable qui font sa réputation. A la croisée du blues et du ragtime, un nouveau genre musical est sur le point d’éclore, le jazz prend vie sous les doigts de Jelly Roll Morton et de Buddy Bolden. Le jour grâce aux Brass bands ils animent les processions et autres fanfares destinées à marquer les festivités de la grande cité du sud (carnaval, piques nique, réunions sportives, enterrements), la nuit venue ils prennent possession des clubs, animant des soirées bien arrosées, qui se prolongent jusqu’au petit matin, lorsque les danseurs et les noctambules épuisés regagnent leurs pénates.

"Un journaliste local, s'aventurant un soir dans back-of-town pour assister au spectacle, écrivit que Bolden jouait du « bavardage musical », en employant le terme français « jaser » pour donner du relief à son dédain. Le terme fit mouche. Bientôt, tout le monde dans back-of-town comprit ce que cela signifiait quand un orchestre « jassait » les airs."

Valentin Saint-Cyr, ancien membre de la police et désormais homme de main d’un puissant “homme d’affaire” de la Nouvelle Orléans, est aussi l’ami d’enfance de Buddy Bolden, cornettiste de génie, précurseur du jazz et amateur de femmes. Le patron de Valentin l’a chargé d’élucider une série de meurtres qui secoue storyville ; en l’espace de quelques jours, plusieurs prostituées ont été sauvagement assassinées, ce qui n’inquiétait guère les autorités lorsqu’il s’agissait de femmes noires, mais désormais le tueur s’est attaqué à une octavonne dans une maison respectable, qui sait si la fois prochaine il ne tuera pas une blanche. Malheureusement pour Saint-Cyr, les soupçons des autorités semblent se focaliser sur la personne de Buddy Bolden. Non seulement le musicien connaissait toutes les femmes assassinées, mais des témoins l’ont vu discuter avec l’une des victimes, juste avant qu’elle soit lardée de coups de couteau. Le détective est persuadé que son ami est innocent, mais les pressions exercées par son patron et par une partie de son entourage le font douter, surtout depuis qu’il assiste à la lente descente aux enfers de Buddy ; consommation excessive d’opium et d’alcool, accès de rage récurrents, embrouilles avec les musiciens de son propre band. Le King semble avoir perdu les pédales et sa propre famille constate son impuissance à le remettre dans le droit chemin.

Courir après le diable fait partie de ces polars dont on se demande s’ils n’auraient pas tout intérêt à se débarrasser de leur intrigue policière. Non pas que celle-ci soit rébarbative car David Fulmer maîtrise parfaitement la narration et le dosage du suspense, mais l’arrière-plan historique et culturel est tellement passionnant qu’il se suffit à lui-même. D’autant plus que l’auteur maîtrise parfaitement son sujet et ses connaissances en matière de musique afro-américaine prouvent qu’il aurait parfaitement pu écrire un véritable roman historique. David Fulmer réussit cependant à judicieusement mêler la fiction et le réel, rendant un très bel hommage aux précurseurs du jazz et en particulier à Buddy Bolden, dont il dresse un portrait touchant de sincérité (quant à Jelly Roll Morton, il ne fait l’objet que d’une courte scène). Mais indiscutablement, c’est la Nouvelle Orléans qui représente la plus grande réussite de David Fulmer, sa description de la cité louisianaise à l’orée du XXème siècle est saisissante de réalisme, pour peu que l’on accepte de se contenter des milieux interlopes qu’il décrit avec beaucoup de précision et un grand sens de la mise en scène. L’ambiance est palpable lorsque Saint-Cyr traverse les rues mal famées de storyville, la moiteur de la ville assaille le lecteur, comme les odeurs de la cuisine créole, et le soir venu lorsque les ombres du voodoo étendent leur toile à travers la cité, les rythmes du jazz se mêlent aux pas des danseurs de lindy hop dans un étrange ballet qui semble ne plus avoir de fin.

samedi 20 novembre 2010

Born to kill : Les deux morts de John Speidel, de Joe Haldeman

On savait que Joe Haldeman avait été fortement imprégné par son expérience du Vietnam, et qu’elle hantait encore et toujours son oeuvre, mais on pensait que l’écrivain américain avait tout dit et que l’apogée de sa carrière était désormais derrière lui. Il est vrai que La guerre éternelle est souvent présenté comme son chef d’oeuvre, alors quand on a atteint le sommet il est bien difficile de faire autre chose que redescendre. Eh bien nous avions tout faux, car son chef d’oeuvre Haldeman ne l’a pas écrit en 1974, mais en 1995 et le roman s’intitule 1968 (traduit par Les deux morts de John Speidel en français). Mauvaise nouvelle pour les geeks ce n’est pas de la SF, heureusement pour les lecteurs c’est de la vraie bonne littérature.

Agé tout juste de 19 ans, John Speidel, surnommé Spider, a l’immense privilège d’avoir été tiré au sort pour partir crapahuter dans la jungle vietnamienne. Il quitte donc Bethesda, dans la banlieue de Washington, laisse derrière lui ses parents et sa petite amie Beverly et troque sa collection de bouquins de SF pour une paire de rangers et un M16 constamment enrayé. D’abord affecté à des tâches peu reluisantes mais planquées, comme la récupération des cadavres ou la vidange des latrines, Spider est ensuite envoyé sur le front dans une unité de sapeurs. N’allez pas croire que son quotidien soit beaucoup plus excitant car l’ennemi se montre peu, se contentant la plupart du temps d’embuscades et d’attaques éclairs, pas forcément très meurtrières, mais souvent démoralisantes pour des soldats qui ont rarement l’occasion de riposter franchement. La peur est bel et bien la compagne indéfectible de l’ennui et les marches épuisantes à travers une forêt luxuriante et menaçante succèdent à d’interminables journées où l’occupation principale consiste à astiquer son M16 en sifflant des canettes de bière tiède. Alors pour tromper l’ennui, Spider écrit à sa famille et à Beverly. Au cours d’une mission de reconnaissance, sa compagnie tombe dans une embuscade dont il est le seul à réchapper. Coup de chance ou acte de miséricorde, il est épargné par le soldat vietcong chargé d’achever les blessés. Choqué, déclaré à tort schizophrène et homosexuel par les médecins militaires, il est rapidement rapatrié aux Etats-Unis et interné dans un hôpital psychiatrique près de Washington. Commence alors pour Spider un long parcours du combattant pour retrouver sa liberté et sa dignité, dans un pays qui en l’espace de quelques mois lui est devenu presque étranger ; car à la fureur des combats fait place la fureur du monde moderne, impitoyable envers ces jeunes gens qui, par devoir, obligation ou conviction, ont donné leur sang.

Très peu centré sur les combats, Les deux morts de John Speidel est finalement un récit intimiste architecturé autour du quotidien de Spider, dont la candeur fait toute la force du roman, car on oublie bien trop souvent que le combattant de base sort la plupart du temps tout juste de l’adolescence (ce qui n’a fait que se vérifier quarante ans plus tard en Irak). La première partie, celle qui se déroule au Vietnam n’est pas forcément la plus édifiante, si ce n’est qu’elle brise par son réalisme quasi documentaire, la dimension esthétique et hypnotique de la guerre, que l’on retrouve trop souvent au cinéma ; on est à des années lumières d’un Platoon ou d’un Apocalypse Now. Le quotidien de l’armée est finalement assez fidèlement résumé : beaucoup d’ennui, peu d’action, de la fatigue, de la bouffe un peu terne et surtout une incompréhension totale concernant les objectifs et la stratégie du haut commandement.

La seconde partie du roman, qui raconte la difficile réadaptation de Spider à la vie civile est, dans un sens, plus violente que l’évocation des combats. La figure du combattant de retour du front n’est pas forcément inédite, elle avait été plus ou moins subtilement interprétée par Sylvester Stallone dans Rambo (le film est l’adaptation d’un roman de David Morell), mais elle a cette fois l’avantage d’être dépouillée de tout artifice spectaculaire. Alors qu’il échappait au sein de son unité au carcan moral et ultra policé de la société américaine des années soixante, Spider doit réintégrer la vie civile et ses obligations sociales, familiales ou professionnelles ; une succession de règles, qui apparaissent bien terre à terre, étriquées et stupides pour un soldat qui a vu ses compagnons mourir sous les balles des mitrailleuses lourdes, tantôt décapités ou démembrés par un obus, émasculés par une balle perdue ou achevés à la baïonnette par un soldat vietcong. Difficile de reprendre un emploi lorsque le moindre claquement de porte vous incite à plonger à terre pour éviter les balles ennemies, difficile de réintégrer une chambre d’adolescent quand vous avez pris l’habitude de dormir contre votre fusil d’assaut au milieu des bruits de la jungle nocturne, comment ne pas trouver absurde des lois qui interdisent à un jeune homme de 19 ans d’acheter un pack de bière au supermarché du coin alors même que l’armée fournissait régulièrement à ses soldats quelques bières pour améliorer l’ordinaire. Mais ce qui apparaît le plus dur pour le Spider revenu dans sa patrie, c’est la solitude qu’il doit affronter désormais. Ses parents le fuient, sa petite amie l’a quitté, ses amis l’ont abandonné. Au mieux il suscite la pitié, au pire il provoque l’ire de pacifistes allumés à la marijuana et aux amphets, quand il ne se fait pas carrément tabasser. En l’espace de quelques mois le pays a considérablement changé, Martin Luther King a été assassiné, le mouvement hippie agonise lentement et les GI ne sont plus les enfants chéris de l’Amérique ; ils cristallisent au contraire les frustrations d’un pays qui sent arriver la défaite et qui ne croit plus au bien fondé de cette guerre.

Roman initiatique, roman de guerre, roman de société, témoignage d’une époque, Les deux morts de John Speidel est tout cela à la fois et plus encore. Haldeman nous livre un roman total, qui bouleverse par sa crudité, son réalisme subtil et sa distance critique.

mardi 26 octobre 2010

L'espion qui venait des îles : Dr Frigo, de Eric Ambler

Pas forcément très populaire auprès du grand public, Eric Ambler est pourtant considéré par ses pairs comme l’un des maîtres du roman d’espionnage. Ses livres auraient, dit-on, inspiré John Le Carré en personne et Hitchcock aurait fait appel à ses services à maintes reprises. D’ailleurs, sans le savoir, vous connaissez très probablement Eric Ambler, car il fut co-scénariste (mais non crédité au générique) des Révoltés du Bounty de 1962. On a vu pire comme CV. Curieusement, l’un des derniers romans du maître, Dr Frigo, n’avait jamais été publié en France. 36 ans après la parution originale du roman, les éditions Rivages/noir réparent cette terrible injustice

Médecin apprécié d’un petit hôpital insulaire, Ernesto Castillo, alias Dr Frigo, coule des jours paisibles sur sa petite île des Caraïbes ; jusqu’au jour où il est convoqué par la DST. Que peut bien vouloir le contre-espionnage français à un petit médecin de son calibre ? C’est que le Dr Castillo n’est pas exactement le premier venu. En dépit de ses efforts pour se démarquer du passé, Ernesto Castillo ne peut effacer le fait qu’il est le fils d’un ancien président assassiné par la junte militaire, quelque part dans un obscur pays d’Amérique latine. Affaiblie, la dictature militaire est sur le point de s’écrouler et les anciens lieutenants de son père ont senti le vent tourner. Avec l’aide du gouvernement français (et donc de la DST), ils tentent plus ou moins adroitement de se rapprocher de Castillo, afin de s’arroger une partie de la popularité dont il bénéficie dans son pays en tant que fils de martyre. Sauf que le sujet de leur convoitise n’est pas vraiment intéressé par la lutte politique. En fait, le Dr Frigo aurait préféré qu’on le laisse exercer la médecine en toute tranquillité sur son île paradisiaque. Hélas pour lui, son pays d’origine aiguise d’autant plus les convoitises, qu’on y a découvert d’importants gisements de pétrole. Tous les éléments sont donc réunis pour transformer cette affaire en une véritable pétaudière où intérêts politiques, économiques et personnels se confondent de manière douteuse et nauséabonde. Les événements vont prouver au Dr Castillo qu’il est difficile d’échapper à son passé, même lorsqu’on fuit son héritage paternel depuis près de deux décennies.

Je m’en voudrais de paraître trop catégorique, surtout après n’avoir lu qu’un seul de ses romans, mais avec Dr Frigo, Eric Ambler prouve que sa réputation de maître du roman d’espionnage est loin d’être usurpée. Sans avoir l’air d’y toucher, ce livre lève un coin de voile sur cette petite cuisine malodorante, ces tractations douteuses qui se jouent à l’échelle des états et dont quelques personnages hauts en couleur, barbouzes, hauts fonctionnaires tatillons ou politiciens cyniques, se sont fait une spécialité (certains y ont même gagné un prix Nobel de la paix). A mille lieues des romans à la Ian Flemming, Dr Frigo, s’inscrit dans la veine réaliste du roman d’espionnage, sans gadget, sans course-poursuite, sans explosion ni coup de feu... bref, sans esbroufe. Ce côté quasiment documentaire et clinique fait la grande force d’un récit, qui, sur le plan purement stylistique, ne surprend guère, mais reste fluide et agréable à lire. La seconde bonne idée d’Eric Ambler, c’est d’avoir imaginé des personnages de fiction d’une très grande justesse. A cet égard, Castillo est l’un des plus parfaits exemples d’anti-héros de la littérature moderne, à la fois sobre, juste et tout simplement dépassé par les événements. Un cas suffisamment rare pour être souligné, dans un genre où les protagonistes principaux sont souvent plus proches d’un Jason Bourne (La mémoire dans la peau, de Robert Ludlum) que d’un Joseph Turner (Les six jours du Condor, de James Grady ; un auteur sur lequel il faudra que je revienne plus longuement).

samedi 9 octobre 2010

Polar pop corn : Savemore, de Sean Doolittle


Loin de se scléroser en ne se concentrant que sur les auteurs phares de son prestigieux catalogue, la collection dirigée par François Guerif est perpétuellement à la recherche de nouveaux talents. Le petit dernier s’appelle Sean Doolittle et son second roman, Savemore, fait la preuve que, malgré une recette largement éprouvée, ce n’est pas uniquement dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes.

Rétrogradé après avoir frappé l’officier avec lequel vit désormais son ex-femme, Mathew Worth exerce ses fonctions d’agent de police dans un petit supermarché de banlieue. Une mesure disciplinaire qui pourrait être mal vécue par n’importe quel policier, mais que Mathew prend avec une certaine philosophie. Et le jeune homme se fait un devoir d’assurer ses missions avec le plus grand sérieux. Il dissuade les voleurs potentiels, rend service à la ménagère en empaquetant les achats et, accessoirement, prend un certain plaisir à observer le travail de la jolie Gwen, caissière de son état. Pas exactement heureuse en ménage, Gwen travaille surtout pour payer ses études d’infirmière et entre deux clients, il lui arrive souvent de sortir un livre de cours pour réviser. De temps à autre, Mathew assiste aux passes d’arme qui l’opposent à son petit ami, une brute à l’esprit étroit, amateur de grosses cylindrées. Un soir, voyant la situation s’envenimer, il juge bon d’intervenir, déclenchant une réaction de jalousie totalement disproportionnée de la part de l’apollon bodybuildé. Prise à partie et battue de retour à la maison, Gwen tue la Bête en situation de légitime défense. C’est à partir de là que les choses de gâtent. Au lieu de prévenir ses collègues et de mettre en branle les procédures réglementaires, Mathew décide de maquiller la scène de crime. Il embarque le corps dans le véhicule surpuissant du défunt propriétaire, nettoie de fond en comble l’appartement et prend la déposition de Gwen en modifiant quelques éléments clés pour faire croire que le petit ami s’est enfui après avoir simplement battu sa compagne. Sauf que le petit ami en question appartenait à la pègre et que sa voiture contenait plusieurs centaines de milliers de dollars soigneusement dissimulés.

Les intrigues policières les plus réussies ne sont pas forcément les plus complexes, c’est ce que semble avoir parfaitement intégré Sean Doolittle, qui a plutôt pris le parti de soigner sa narration et ses personnages. Il en résulte un roman d’une fluidité exemplaire, rondement mené et remarquablement prenant. Mais si Savemore fonctionne aussi bien, c’est essentiellement grâce à Mathew Worth, ce faux loser qui entretient avec une facilité déconcertante l’illusion à propos de son personnage. Rétrogradé, rabaissé voire carrément humilié, Mathew est en réalité un petit malin qui réussit contre toute attente à tirer son épingle du jeu. Évidemment, l’ambiguïté n’est pas totale, le lecteur sait bien que cet éternel second couteau, qui court sans cesse après le fantôme d’un frère couvert de gloire, a en réalité bon fond et sa naïveté n’est pas tout à fait feinte ; elle se heurte d’ailleurs à un principe de réalité bien tangible. Bref, Savemore fait partie de ces petits polars bien troussés, qui nous régalent sur le moment, mais hélas s’oublient relativement vite. Pas grave, il nous aura au moins diverti quelques heures. On attend cependant Sean Doolittle au tournant, en espérant que son prochain roman soit sur la forme aussi réussi et sur le fond nettement plus mordant.

vendredi 17 septembre 2010

Florida flow : Queue de poisson, de Carl Hiaasen

A l'instar de son homologue Tim Dorsey, Carl Hiaasen est le grand représentant du polar déjanté made in Florida. Il faut croire que l'air des Everglade ou les Key porte sur le système, car les personnages de ces deux grands auteurs sont tous affectés par le même syndrome : la folie furieuse. Même s'il faut avouer que les protagonistes de Carl Hiaasen sont nettement moins atteints que ceux de Tim Dorsey. Mais la comparaison s'arrête là, car sur le plan littéraire, les deux écrivains floridiens ont choisi des voies radicalement différentes.

En croisière sur un paquebot qui navigue à proximité de la Floride, Chaz et Joey Perrone coulent en apparence des jours heureux. Mariés depuis trois petites années, leur couple ronronne sans faire d'étincelle. Lui est docteur en biologie et travaille pour le service des eaux chargé de contrôler la pollution dans les Everglade, elle a hérité d'une fortune conséquente et vit confortablement du revenu de ses placements. La vie de Joey bascule néanmoins en quelques secondes, le temps que son mari la saisisse par les chevilles afin de la balancer par dessus le pont. Il fait nuit, il pleut, personne n'a assisté à la scène et Joey se retrouve abandonnée en plein milieu du golfe du Mexique. Epuisée, transie de froid, à la limite de la noyade, Joey réussit à se hisser sur un ballot de marijuana, qui flottait à proximité, et se laisse porter par les courants qui la poussent doucement vers la côte de Floride. C'est que Chaz, en plus d'être un très mauvais assassin, est aussi un biologiste totalement incompétent, c'est la raison pour laquelle il s'est fourvoyé concernant la vitesse et le sens des courants marins. Sans le savoir, Chaz a totalement loupé son coup et sa femme n'est pas prête à lui pardonner cette erreur monumentale. Seule au milieu de l'océan, Joey a eu le temps de cogiter et elle peine à comprendre l'acte de son mari. Certes, Chaz se montrait bien moins attentionné ces derniers temps, mais son ardeur au lit n'avait pas faibli, malgré quelques aventures que Joey avait fini par lui pardonner. Par ailleurs, le meurtre de son épouse ne lui rapportera pas un centime, le contrat de mariage et le testament de Joey stipulent en effet que l'ensemble de sa fortune sera légué à des oeuvres caritatives. Alors, qu'est-ce qui a bien pu pousser Chaz à la balancer par dessus bord ? Recueillie par un ex flic à la retraite, Joey décide de rester planquée et prépare sa riposte ; il est bien connu que la vengeance est un plat qui se mange froid et la vie de Chaz Perrone va rapidement se transformer en enfer.

Dans Queue de poisson, mais c'est également valable pour d'autres de ses romans, Car Hiaasen a choisi une construction narrative relativement classique et une intrigue carrée, mais sans grande surprise. Ce qui fait la force de son roman réside évidemment ailleurs, notamment dans la caractérisation des personnages et dans le ton parfaitement loufoque de sa narration. Selon le principe du "plus c'est gros mieux ça passe", Carl Hiaasen a construit des personnages hauts en couleur, à la fois totalement barrés et parfaitement improbables, que l'on a peine à imaginer crédibles dans la vie, mais qui sur le papier fonctionnent parfaitement. Le personnage de Chaz résume à lui seul ce que Carl Hiaasen pense de la Floride : culte de l'apparence, superficialité, égoïsme prononcé et mesquinerie surdéveloppée. L'homme est tellement insupportable que l'on en vient à apprécier à leur juste valeur, les épreuves souvent douloureuses qu'il doit subir en représaille. Il est vrai qu'il n'y a rien de plus jouissif que de voir souffrir un grand méchant stupide. La dimension sadique est cependant désamorcée par l'humour qui suinte de la plupart des scènes clés du roman. Heureusement, car sans cela Queue de poisson ne serait rien d'autre qu'un livre malsain, destiné uniquemement à flatter les bas instincts du lecteur.

Le roman de Carl Hiaasen est donc une belle réussite, mais demeure largement moins mordant et pétillant que ceux de son homologue Tim Dorsey, la critique sociale reste soft et ne remet jamais vraiment en cause le système (le fameux "american way of life"), alors même que deux personnages clés auraient pu tirer l'histoire dans cette direction ; notament l'ex flic qui recueille Joey. L'ambition littéraire est également moindre et l'écriture de Hiaasen, sans être fade, peine à rivaliser avec la maîtrise affichée par le style de Tim Dorsey, qui par ailleurs use de constructions narratives hautement plus élaborées. Néanmoins, Carl Hiaasen fait souvent mouche dans ses répliques et le lecteur, globalement, se marre bien. C'est finalement déjà pas mal.

mardi 31 août 2010

Construire un feu, de Jack London, par Christophe Chabouté


C’est l’histoire d’un type (aurait dit Coluche) qui marche quelque part dans le Grand Nord canadien alors que la température extérieure est en dessous de tout ce qu’on peut imaginer. C’est simple, quand il crache, son crachat gèle avant même de toucher le sol. Il est accompagné d’un chien. Le chien, lui, sait combien il fait froid au poil près, normal, c’est un natif. L’homme, lui, va s’en rendre compte trop tard.
Un indien l’avait bien mis en garde, et lui avait bien donné quelques conseils. Seulement voilà, l’homme, qu’on devine prospecteur, est pressé de rejoindre le campement principal et se moque du froid qu’il croit connaître. Pas de souci, il est bien vêtu et fera du feu sur la route. Seulement voilà, construire un feu dans la neige, par moins quelque chose à vous glacer sur place, c’est compliqué. Même dans une forêt. Et obsédé par le froid, on en oublie vite quelques règles élémentaires...

Pas une bulle de dialogue, des encadrés de texte minimaux. Du noir, du blanc, un peu de gris et de beige. Un paysage monotone et sans point de repère. Un homme, un chien-loup et la fugace flamme rougeoyante du feu. Voilà ce qui pourrait résumer la bande dessinée que Christophe Chabouté a tiré de cette nouvelle glacée. C’est sans compter le cadrage des cases, les expressions de l’homme, un voile de bleu ça et là, bref tout un infini de détails qui font monter l’angoisse avant même que le personnage ne la ressente, qui nous amène à sentir ce froid atroce, et puis la peur panique de l’engourdissement fatal.

Chabouté remplit sa bande dessinée du plus immobile de ses personnages, une nature congelée mais implacable, engloutissant celui qui la défie et qui ne tient pas compte d’elle. Une fable, peut-être. Une magnifique bande dessinée au service d’un très grand texte, à n’en pas douter.

jeudi 26 août 2010

Retour à Quinsigamond : Et le verbe s'est fait chair, de Jack O'Connell

J'avais déjà été très impressionné par BP9, le premier roman de Jack O'Connell, alors le moins que l'on puisse dire c'est que j'attendais beaucoup de Et le verbe s'est fait chair. Tuons le suspense immédiatement, ce roman confirme tout le bien qu'on pouvait penser de cet auteur et prouve, en dépit d'un succès commercial pour le moins mitigé, que Jack O'Connell est bien l'un des auteurs de romans noirs les plus remarquables de ces vingt dernières années, aux côtés d'écrivains aussi talentueux que James Ellroy ou Edward Bunker.

Mettons également en garde certains lecteurs, amateurs de polar légers et autres friandises agathachristiennes, Et le verbe s'est fait chair n'est pas un livre à mettre entre toues les mains tant sa lecture relève de l'épreuve de force. L'univers de Jack O'Connell est sombre, glauque, impitoyable et incroyablement dur ; en un mot : éprouvant. Nulle place à la pitié, à la rédemption ou à une quelconque once d'espoir. Mais une fois refermée la dernière page, le récit restera à jamais imprimé dans l'esprit du lecteur. Et le verbe s'est fait chair est difficile d'accès, mais en contrepartie les efforts consentis seront amplement récompensés. Comme à son habitude l'auteur américain déploie son intrigue dans la ville de Quinsigamond, cité totalement imaginaire qu'il situe dans le Nord Est des Etats-Unis. Concentré de la ville américaine, ou plutôt de ses principaux travers, Quinsigamond est un improbable croisement entre Detroit, New York et Boston. Cité extrêmement segmentée, en proie à la désindustrialisation et touchée de plein fouet par une profonde crise, Quinsigamond est livrée à la plus extrême violence, vérolée par la criminalité organisée et quasiment laissée à l'abandon par les élites. La ville a la particularité d'accueillir une forte communauté juive issue d'Europe centrale et particulièrement de Bohême. Parmi eux se cachent quelques criminels de guerre, qui ont participé à l'extermination des juifs durant la seconde guerre mondiale. L'un d'eux, August Kroger, dont l'identité réelle demeure secrète, est à la recherche d'un livre particulièrement important à ses yeux, mais dont nul ne connaît le contenu exact. Prêt à tout pour récupérer cet objet, Kroger met le quartier des juifs de Quinsigamond à feu et à sang pour remettre la main sur son précieux livre. Sa route croise alors celle de Gilrein, ex-flic devenu chauffeur de taxi à la suite du décès de sa femme, qui, bien qu'ayant le profil de parfait loser, décide de remonter la piste de cet ouvrage si précieux. Au fil de son enquête, il léve le voile sur le passé tumultueux de Kroger et notamment sur ses crimes, en même temps qu'il tente de combattre les démons qui hantent ses souvenirs et la mémoire de sa défunte épouse.

Tel un chirurgien équipé d'un scalpel fort afuté, Jack O'Connell procède à une minutieuse autopsie de la société américaine, couche par couche il en observe les principales névroses et les travers les plus inquiétants. Violence urbaine, décadence morale, corruption organisée... rien de bien neuf sous le soleil car il n'est pas le premier ni le dernier à dénoncer cette lente décomposition de l'Amérique. Et pourtant, le tableau a rarement été aussi inquiétant et aussi sombre. A la manière d'un David Lynch, Jack O'Connel a cette capacité qui consiste à oeuvrer toujours à la limite de la réalité, dans un univers que l'on sent capable de basculer dans le fantastique le plus déroutant. Hélas, le démon n'est pas exactement la bête noire et cornue qui illustre les contes pour enfants, il est juste humain et c'est cette vérité qui probablement est la plus insoutenable. Le mal est en nous et chaque jour nous oeuvrons à la construction d'un enfer au lieu d'édifier un paradis. Superbement écrit, hanté par des personnages d'une force peu commune et par l'ombre terrifiante de cette monstrueuse cité, Et le verbe s'est fait chair peut dérouter par son style étonnant, qui privilégie les monologues introspectifs et relègue les dialogues au second plan. Le roman prend le risque de paraître bavard, mais instaure de fait une véritable conversation avec le lecteur. Loin des canons du polar et des stéréotypes, Jack O'Connell nous offre un roman dont l'ambition littéraire n'a rien à envier aux plus grands écrivains de littérature générale, saluons donc le courage des éditions Rivages, qui en dépit de ventes confidentielles, soutiennent indéfectiblement cet immense écrivain.

lundi 14 juin 2010

Sonic, Mario et toute la clique : La saga des jeux vidéo, de Daniel Ichbiah

En dépit du poids considérable acquis par l'industrie vidéoludique au cours des trente dernières années, la littérature consacrée aux jeux vidéo est tout simplement anémique en France. Il n'y a guère que les anglo-saxons pour y consacrer des études sérieuses. Certes, quelques universitaires s'intéressent à la question, notamment l'ancien game designer Sébastien Genvo, aujourd'hui maître de conférence à l'université de Limoges, on peut également saluer le travail de L'observatoire des mondes numériques en sciences humaines (omnsh), regroupant des sociologues ou des psychologues qui travaillent sur l'impact des jeux vidéo dans la société... avec un peu de patience, il est donc possible de réunir une bibliographie solide mais limitée sur le sujet. Du côté du grand public c'est aussi le calme plat, même s'il existe quelques ouvrages intéressants (Push Start, de François Houste ou bien encore Les jeux vidéo de Jacques Henno, publié dans la petite collection idées reçues). C'est la raison pour laquelle l'arrivée des éditions Pix n'love représente une véritable bouffée d'air frais pour les gamers en manque de matériel sérieux sur l'histoire et la culture des jeux vidéo. Oui oui, je radote, mais leur travail est d'une telle qualité, que certains de leurs ouvrages se vendent presque aussi bien au Japon qu'en France, alors même qu'ils ne bénéficient d'aucune traduction dans ce pays. Preuve que finalement, il n'y a pas que le Roquefort et le Maroilles que le monde entier nous envie (oui je sais, il y a aussi Johnny Hallyday).

Publié initialement en 1998 chez Pocket, La saga des jeux vidéo de Daniel Ichbiah a été repris l'année dernière au catalogue des éditions Pix n'love ; sage décision, d'autant plus que l'ouvrage a bénéficié d'une cure de rajeunissement tout à fait substantielle (en gros, quatre chapitres traitant des années 2000). Journaliste spécialisé dans les nouvelles technologies, biographe, Daniel Ichbiah a choisi de traiter le sujet de manière chronologique, mais a évité avec brio toute tentative d'exhaustivité en opérant des choix personnels plutôt pertinents. Son livre dresse ainsi le panorama de plus de quarante ans d'histoire et de culture vidéoludique, des premiers embryons de jeux, en passant par Pong, la naissance de Nintendo, l'ascension de Sega, jusqu'à l'arrivée de la Wii. Mais parce qu'il souhaitait éviter de conférer à sa saga des jeux vidéo un aspect trop composite, Daniel Ichabiah a maintenu un fil directeur tout au long de son ouvrage en la personne de Philippe Ulrich, fondateur d'ERE informatique puis de Cryo, sociétés aujourd'hui disparues, mais qui ont marqué l'histoire du jeu vidéo (Crafton & Xunk, L'arche du captain Blood, Dune, Mega Race ou bien encore Dragon Lore). C'est, avouons le, surtout l'occasion d'évoquer le parcours des grands acteurs français du jeu vidéo (Eric Chahi, Frédéric Raynal, Bruno Bouchon, Emmanuel Viau...), qui ont, sans chauvinisme aucun, marqué de leur empreinte l'industrie vidéoludique au cours des années 80/90 (sans doute faudrait-il plutôt parler d'artisanat). Si la fameuse "French touch" est aujourd'hui sujette à caution, souvent synonyme de jeu beau au gameplay bancal, elle fut durant les années de gloire des studios français, une véritable patte artistique et nombre de jeux français furent cités en exemple à travers le monde. Another world, Flashback ou bien encore Alone in the Dark ont fait le tour du monde, fans et développeurs revendiquent encore leur influence plusieurs décennies après leur sortie. Ainsi, Alone in the dark est rien moins que le précurseur des survival horror, un genre on ne peut plus florissant aujourd'hui avec des licences comme Silent Hill ou bien Resident Evil. Il est évident que dans un ouvrage anglo-saxon ou japonais, l'histoire de ces précurseurs du jeu vidéo français aurait été plus condensée, mais elle a le mérite d'éclairer le passé et de mettre à l'honneur des acteurs prestigieux, que l'on a aujourd'hui tendance à oublier (Michel Ancel et Fred Raynal ont tout de même été faits chevaliers des arts et des lettres aux côtés de Shigeru Miyamoto).
Mais Daniel Ichbiah ne perd pas de vue pour autant son sujet : l'évolution du secteur du jeu vidéo depuis les années soixante-dix. Mutations économiques, progrès technologiques, émergence de nouveaux gameplays, flops industriels (ah, les déboires de Sega !), évolutions sociologiques... l'industrie vidéoludique a connu dans sa jeune histoire nombre de bouleversements, de l'essor époustouflant des jeux d'arcade dans les années 70 à la crise du début des années 80, en passant par le renouveau Nintendo, l'arrivée de Sony et de la 3D ou bien encore la démocratisation dans toutes les couches de la société avec l'arrivée de la Wii (la fameuse "casualisation" des jeux vidéo).

Tantôt décrété en crise, le lendemain porté au pinacle le jeu vidéo est loin d'avoir terminé sa mutation. S'il a définitivement assuré son avenir économique et industriel (on voit mal comment le secteur pourrait s'effondrer étant donné son poids dans le secteur des loisirs), il lui reste à relever un nouveau défi, celui de la reconnaissance artistique et culturelle. Quant à la France, en pointe dans les années 80/90, elle s'est largement laissée distancer par la concurrence et si elle dispose encore de deux éditeurs de poids (Ubisoft et Infogrames ; Vivendi étant un cas bien particulier*) et de quelques studios de qualité, ces majors ont pour l'essentiel délocalisé la production à l'étranger. Sans doute est-ce la raison pour laquelle cette question de légitimation culturelle obtient des échos aussi forts en France, après avoir perdu le combat sur le plan industriel, peut-être espère-t-on tirer notre épingle du jeu sur le plan culturel. Sauf que les industriels sont loin, très loin de ces considérations philosophiques.

Digression mises à part, je ne saurais trop vous conseiller l'achat de cette Saga des jeux vidéo, à la fois accessible, très bien documentée, agrémentée de sympathiques anecdotes et, ce n'est pas la moindre de ses qualités, écrite dans un style fluide et limpide ; tout juste peut-on lui reprocher de ne pas agrémenter le texte de quelques illustrations (mais l'ouvrage ne serait pas vendu 15€). Je sais pas vous, mais moi je verrais bien ça dans un CDI.


*Vivendi possède en effet quelques-uns des plus gros éditeurs de la planète (Blizzard, Activision, Sierra), mais pas un seul studio de développement français. Moralité, des 3 milliards de chiffre d'affaire, pas un radis n'atterrit dans la poche des développeurs français. Cela dit, Ubisoft et Infogrames sont en passe de suivre le même chemin, la plupart de leurs grosses licences sont délocalisées au Canada, dans les pays de l'Est et en Chine.

samedi 12 juin 2010

Canoë Bay, de Patrice Prugne et Tiburce Ogier


Mon cher ami Manu, éditeur de ce blog que je squatte de temps à autre semblant parti pour un tour en Amérique, je vais lui emboîter le pas, vers des cieux un peu plus septentrionaux. Ca le rassurera également sur ma capacité à bouquiner encore un peu malgré ma vie agitée.
Mirez donc, chers lecteurs, la note de lecture consacrée à la bande dessinée Canoë Bay. Il était une fois l'Acadie, aux portes de la Nouvelle-France, un petit gars orphelin dès que né, et qui se retrouve à l'âge requis mousse dans la marine anglaise. C'est là qu'il fait la connaissance d'un vieux dur à cuire, et... et s'ensuit des pirates, des indiens, un trésor au nord du lac Supérieur, et tout le Canada du 18e siècle.

A travers les yeux de Jack et des ses deux (bientôt trois amis), on survole le commerce triangulaire, on aborde à Tortuga, on cherche à aider les Français contre les Anglais en Nouvelle France, on se retrouve à la recherche d'un trésor, coincés entre les Iroquois et les Anglais d'un côté, les Algonquins, les Français et les Canadiens de l'autre. Une sacré aventure !

Côté dessin, l'aquarelle apporte une note de douceur à une histoire souvent tragique, et accompagne doucement le regard tendre de nos jeunes héros. Non décidément, c'est un moment de bonheur que la lecture de cette aventure.

vendredi 11 juin 2010

De la décadence de l'Amérique : B.P.9, de Jack O'Connell

Figure injustement méconnue du roman noir américain, Jack O'Connell a pourtant la chance d'avoir un éditeur qui croit en lui (François Guerif des éditions Rivages) et qui, en dépit de chiffres de vente assez confidentiels, continue à le traduire et à le publier en France. Alors que sont dernier roman, Dans les limbes, vient tout juste de paraître, il me semblait particulièrement judicieux d'exhumer quelques-uns de ses livres de ma bibliothèque. Et tant qu'à faire, commençons par BP9, son premier roman.

Soutenu par James Ellroy, qui l'a toujours encouragé dans l'adversité littéraire, Jack O'Connell a créé un univers très personnel, à la fois sombre et original, dont l'action se déroule invariablement dans la ville imaginaire de Quinsigamond, que l'auteur situe quelque part sur la côte est des Etats-Unis. Décrépie, sociologiquement et économiquement en ruine, en proie à la violence et au chômage, Quinsigamond fait évidemment figure de décor idéal pour roman noir. Lenore Thomas est flic a la brigade des stups, un boulot qui exige des nerfs d'acier : planques à pas d'heure du côté de Bangkok park, plaque tournante du trafic de drogue, filatures dans la zone du canal (sorte de Greenwich village en plus trash), infiltrations dans les milieux interlopes, le plus souvent déguisée en prostituée... Lenore Thomas n'a pas vraiment l'occasion de se la couler douce. Ce qui correspond de toute façon parfaitement à sa personnalité survoltée. Accro aux amphets, Lenore collectionne les armes à feu, joue un jeu trouble et sensuel avec le parrain de la pègre locale, entretient une relation en dent de scie avec son imbécile de coéquipier et vit en co-location avec son frère jumeau, postier de son état et tout ce qu'il y a de plus rangé. L'arrivée d'une nouvelle drogue sur le marché, le jargon, va pourtant faire vaciller cet équilibre précaire sur lequel reposait la vie de Lénore. Cette nouvelle substance décuple, chez le sujet qui vient d'en absorber, les facultés liées au langage et à la compréhension, puis dans une seconde phase, ce dernier entre dans une période d'excitation sexuelle et de violence incontrôlable. Les autorités craignent, à juste titre, que la diffusion du Jargon provoque une vague incontrôlable de violence et mettent donc tous les moyens en oeuvre pour démanteler au plus tôt le trafic. Evidemment, dans cette lutte sans merci contre les traficants de drogue, Lenore Thomas est aux avants-postes.

En 470 pages bien tassées, Jack O'Connell dresse un portrait hautement corrosif de l'Amérique moderne (ou plutôt de la ville américaine), un concentré de violence et de décadence glauque à souhait. N'attendez pas de l'auteur qu'il joue la carte du roman classique, n'espérez pas vous identifier à un quelconque personnage, O'Connell ne mange pas de ce pain là et ne fait pas dans le sentimentalisme. Ses personnages, sont sans concession et leurs défauts sont souvent mis en exergue. Plus fascinant encore, à travers leur histoire passée et présente, l'écrivain américain explore sans cesse la frontière entre le bien et le mal, bouscule et interroge constamment la notion de morale ; à l'image de Lenore qui carbure aux amphétamines pour combattre les parrains de la drogue ou bien encore de Cortez, lecteur cultivé et érudit mais truand sans états d'âme. Sombre et gothique, BP9 contient déjà tous les éléments qui sont désormais la marque de fabrique de Jack O'Connell : construction narrative en béton armé, écriture millimétrée, personnages complexes, univers sombre et décrépi... non, l'Amérique n'est pas une vaste contrée verte et riante. Si vous êtes allergique à ce genre d'univers, glauque et déprimant, si la violence sociale et morale vous rebute, si les soliloques interminables vous font bailler, si vous aimez vous identifier aux personnages, je ne saurais trop vous conseiller de passer votre chemin ; retournez donc lire Marc Levy en sirotant un lait grenadine. Quant aux autres, ceux qui s'intéressent à la littérature pour les grands, foncez bordel, O'Connell est un immense écrivain et ses romans côtoient les sommets de la littérature.